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Autopsie de Perpignan l’agonisante

Nicolas Lebourg, David Giband, Dominique Sistach, Perpignan : Déclassement et Droitisation, avec les contributions d’Emmanuel Négrier et Cyril Della Via, Éditions Trabucaire, 27/02/2026, 246 p., 20 €.

Perpignan cumule trois records nationaux : les quartiers les plus pauvres de France, le taux de chômage métropolitain le plus élevé, la note maximale à l’indice de fragilité territoriale. Trois universitaires ont conjugué histoire, géographie et sociologie pour exhumer les racines d’un déclassement séculaire et en documenter les effets. Rejoint par les contributions d’Emmanuel Négrier et de Cyril Della Via sur la politique culturelle, leur essai compose le portrait d’une ville que le Rassemblement national gouverne depuis 2020 sans avoir commencé à la sauver.

La rente héliotropique, ou l’avenir hypothéqué

L’originalité de l’ouvrage tient d’abord à sa profondeur historique. Nicolas Lebourg, David Giband et Dominique Sistach refusent de réduire le destin perpignanais à l’épisode électoral de 2020 ; ils remontent aux années 1920, à cette “désindustrialisation précoce” amorcée dès l’entre-deux-guerres, quand la mort des chefs d’entreprises dans les tranchées, puis les crises sectorielles successives vidèrent le territoire de sa substance productive. Ce que l’historien Nicolas Marty a qualifié de “désindustrialisation perpétuelle” constitue le socle sur lequel s’est édifiée, à partir des années 1960, une “économie de la rente” fondée sur le soleil, le tourisme, le foncier. Le concept de “rente héliotropique”, forgé par les auteurs, éclaire le processus par lequel un territoire peut prospérer en apparence tout en se condamnant à l’asphyxie structurelle.

Car cette rente a un prix. Perpignan, qui dans les années 1960 rivalisait avec Montpellier, s’est enfoncée dans les classements nationaux, prise en tenaille entre des métropoles voisines en expansion (Toulouse, +121 % de population depuis 1968 ; Montpellier, +87 %) et une stagnation démographique qui tient du surplace (+17 % sur la même période). Les auteurs produisent un chiffre vertigineux : “Quand un Français gagnait l’équivalent de cent euros en 1960, un Perpignanais en gagnait cent un : en 2021, il n’en gagne plus que soixante-dix”. Cet écroulement n’a rien d’accidentel ; il est l’aboutissement d’un demi-siècle où le clientélisme local, les dynasties municipales, la complaisance envers la spéculation foncière ont prévalu sur l’investissement productif. La ville s’inscrit désormais dans ce que les auteurs cartographient comme un “corridor méditerranéen de la pauvreté” courant d’Avignon à la frontière espagnole, dont elle constitue le point terminal, une “ville-terminus” où les indicateurs sociaux semblent maximisés dans leur noirceur.

Les chiffres de l’abîme : portrait d’une ville indigne

La deuxième partie déploie une batterie statistique dont l’accumulation produit un effet de sidération. “En 2021, selon les données de l’INSEE, les trois quartiers les plus pauvres de France sont tous perpignanais, avec des taux de pauvreté compris entre 73 % et 75 % de leur population”. Le revenu médian perpignanais plafonne à 1 448 euros contre 2 028 au niveau national. L’indice de Gini atteint 0,66 dans le centre ancien (la moyenne française se situant à 0,29), faisant de Perpignan, dès 2014, la “quatrième ville la plus inégalitaire de France”. L’indice de fragilité des territoires établi par l’INSEE en 2012 lui attribuait la “note de 10/10”, sommet absolu du palmarès des territoires fragiles français.

Le chômage constitue l’autre stigmate tenace. Les Pyrénées-Orientales détiennent en 2025 “le plus haut taux de chômage métropolitain, cinq points au-dessus de la moyenne nationale (12,1 % contre 7,3 %)”. La zone d’emploi de Perpignan est passée de la 291e à la 300e place sur 321 zones entre 2013 et 2019 ; les municipales de 2020 se sont jouées dans une ville comptant 25 % de chômeurs. Le système éducatif dessine ce que les responsables locaux qualifient eux-mêmes de “ghetto scolaire” : Perpignan est devenue une “ville repoussoir par ses écoles”, tandis que le taux départemental de sortie prématurée du supérieur culmine à plus de 36 %, record national.

La drogue achève de composer le portrait d’une cité en déshérence. “Perpignan est la septième ville de France pour la consommation médicamenteuse de psychotropes (9,6 % de la population y a recours)”, rappellent les auteurs, avant de documenter les corridors transfrontaliers du cannabis, de la cocaïne et de l’héroïne qui transforment la ville en “cul-de-sac psychotropique”. Le département, premier de France pour la vente de Subutex, troisième pour celle de Steribox dès 1996, figure parmi “les vingt départements constituant 75 % de la délinquance nationale”. Ce que Nicolas Lebourg, David Giband et Dominique Sistach dépeignent, c’est une “ville fragmentée aux frontières sociales, spatiales et ethniques” où chaque fracture en alimente une autre, dans une spirale qu’ils nomment “ville indigne”.

Louis Aliot et le marché des droites : ce que le RN fait à une ville

C’est dans sa dernière partie que l’ouvrage acquiert sa dimension la plus corrosive. La victoire de Louis Aliot en 2020, démontrent les auteurs, “n’est ni une effraction démocratique ni un accident civique” : elle est “l’effet d’un processus de droitisation” au long cours, nourri par des décennies de clientélisme et d’ethnicisation des rapports sociaux. Le documentariste Bertrand Schmitt a capté une scène d’anthologie le soir du second tour : Véronique Lopez, épouse de Louis Aliot, exulte en se félicitant que la victoire ait été obtenue “contre tous, y compris les francs-maçons” (la vieille lune complotiste a la peau dure, jusque dans les soirs de liesse), tandis que le nouveau maire, livide, lui intime de se taire et lui assure que “ces derniers les ont ralliés”. Trois colistiers de 2014 étaient eux-mêmes initiés, et Louis Aliot avait publiquement assumé ce rapprochement avec les milieux maçonniques perpignanais. L’anecdote est d’une cruauté involontaire : au moment précis où la base savoure sa victoire contre les forces occultes de la République, le stratège de la “dédiabolisation” s’étrangle parce que les forces occultes en question ont voté pour lui. Le complot existait bel et bien, à ceci près qu’il avait changé de camp.

Perpignan, “la plus grande municipalité RN” de France, devait servir de vitrine. La gestion culturelle, analysent Emmanuel Négrier et Cyril Della Via dans leur contribution, aura relevé de la formule “le sabre et le goupillon”, alternant cérémonies Algérie française et dévotions au patrimoine catholique (jusqu’à l’invocation d’un saint local pour faire pleuvoir). Les « Jeudis de Perpignan », programmation qui drainait les touristes depuis l’Espagne avec des pics à 17 000 visiteurs, ont été supprimés dès 2020 ; en 2025, le festival estival du cloître les a rejoints dans l’oubli. En lieu et place, un “printemps de la liberté d’expression” déployant sur deux éditions successives au Palais des Congrès, sous présidence d’Éric Naulleau, le ban et l’arrière-ban de la fachosphère conspirationniste ralliée au groupe Bolloré  : de Michel Onfray à Mathieu Bock-Côté, de Gilles-William Goldnadel à Jean Sévillia, la galaxie des droites tient là son salon, aux frais de la collectivité.

L’argent public trouve aussi d’autres destinations : 100 000 euros de subvention à l’association des Français d’Algérie pour organiser son congrès, assortie de l’annonce d’un budget de 3,7 millions d’euros pour rénover son centre de documentation (Louis Aliot ambitionnant de faire de Perpignan “le centre du monde des Français d’Algérie”) ; 45 000 euros versés à Xavier Raufer, ancien du néofasciste Mouvement Occident devenu conseiller de Marine Le Pen, pour un rapport estimé “léger”. Pendant ce temps, la justice refusait de donner le nom de Pierre Sergent, l’un des principaux chefs de l’OAS, à une place de Perpignan, vieille promesse tant de Louis Aliot que de son prédécesseur. Et les auteurs de noter qu’“il aura fallu six décennies pour qu’une partie de la droite locale convienne ainsi qu’une organisation qui a tué plus de 2 000 personnes était terroriste”. Les associations des quartiers populaires, elles, assimilées à des opposants, ont subi le retrait des subsides publics.

Certes, reconnaissent Emmanuel Négrier et Cyril Della Via, “en termes budgétaires, la continuité ressort assez nettement” et la baisse de l’effort culturel (de 13 % à 10 % du budget général entre 2019 et 2024) “ne traduit pas un désinvestissement significatif du secteur culturel”. La transformation ne s’opère pas dans les montants : elle s’opère dans la réorientation idéologique des moyens, la substitution d’une culture de salon à une culture de terrain, l’assèchement des réseaux associatifs au profit d’une célébration nostalgique. L’inversion est alors totale : “la ville-centre devient la banlieue désœuvrée de villages” alentour où bouillonnent festivals et initiatives.

Un indéniable talent pour réussir à déclasser une ville déjà déclassée !

Perpignan sous pavillon RN continue de se vider de sa substance, de ses commerces, de ses classes moyennes, pendant que les projets de golfs et de lotissements prolifèrent sur des réserves hydrologiques que personne ne garantit plus. Le palmarès 2026 de l’association « Villes et villages où il fait bon vivre » en offre la traduction chiffrée, avec la régularité d’un bulletin de santé que personne ne consulte : 57e en 2021, année d’entrée en fonctions, 74e en 2023, 86e en 2024, 109e en 2026. Cinquante-deux places perdues en cinq ans, le Top 100 définitivement quitté : il fallait un certain talent pour réussir à déclasser une ville déjà déclassée. Aucun chantier structurant, sinon l’agitation sporadique d’un projet de parc d’attractions hollywoodien aussi pharaonique que nébuleux. La question que posent les auteurs tient en deux mots : “que faire ?” Et la réponse du Rassemblement national, documentée sur 246 pages : la nostalgie réactionnaire, la stigmatisation des plus faibles, le retrait devant chaque urgence, le remplacement de la politique par la posture.

“Perpignan n’est ni un modèle ni une exception : c’est un révélateur”, concluent Nicolas Lebourg, David Giband et Dominique Sistach. Révélateur de ce que le national-populisme, quand il accède aux commandes, produit comme programme : le clientélisme reconfiguré sous couleur de rupture, la rente idéologique greffée sur la rente économique, la médiocrité drapée dans le drapeau. Ce livre collectif, exigeant, ancré dans le réel le plus cru, mérite d’être lu comme un avertissement adressé à tout le pays. Car Perpignan, “un laboratoire économique et social de la récession française”, est aussi le laboratoire d’un avenir que le Rassemblement national promet à chaque territoire qui lui fera confiance.

Reste un épilogue que les auteurs n’ont pas eu le temps d’écrire. Condamné en mars 2025 à trois ans d’inéligibilité pour détournement de fonds publics dans l’affaire des assistants parlementaires du FN, Louis Aliot qui a fait appel, a été rejugé en pleine campagne (janvier-février 2026), et se présente malgré tout aux municipales du 15 mars, favori des sondages. Son adversaire Agnès Langevine a résumé la situation d’une formule : “S’il gagne, il sera en CDD de six mois” et son opposant Bruno Nougayrède a parlé, par paronomase, d’un “Maire éphémère”.

Camus voyait dans Sisyphe, condamné à rouler éternellement son rocher, la figure de l’absurde lucide : celui qui persiste en pleine conscience du vide. Mais la lucidité était la condition de la grandeur. Que reste-t-il quand un électorat pousse le même rocher vers le même sommet, sachant que la justice le fera dévaler, sans que cette répétition procède d’aucune révolte, d’aucun défi lancé à l’absurde, mais d’un simple refus d’entendre le bruit du monde ? Il reste un geste mécanique, vidé de sa noblesse, dont Camus n’aurait su que faire. Si Louis Aliot est réélu puis déchu, les auteurs tiendront la matière d’un second volume, plus vertigineux encore : celui où Perpignan n’aura même plus élu un maire, mais une parenthèse. Et il faudra alors imaginer l’électeur perpignanais heureux.

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