0
100

« Dis ? Quand reviendras-tu ? Dis ? Au moins le sais-tu… « chantait Barbara en 1964. C’est aussi dans les territoires de l’absence et des souvenirs que nous entraîne Sophie Simon.
De « Come prima », son quatrième roman, le titre rappelle une autre chanson, cette fois qui connut un succès planétaire : « Per mi vita, la mia vita ti daro’… » Légèrement ondulants, les caractères du titre, confèrent l’impression d’une ivresse : frisson, ou instabilité du sentiment amoureux ?
Et les illustrations de la couverture des éditions Anne Carrière semblent nous convier à une promenade romaine, printanière, qui nous mènerait des immeubles florentins du quartier des Campitelli à la fontaine de Trevi. Nul n’ignore ce lieu mythique du bain de nuit de la sensuelle Anita Ekberg et du journaliste tourmenté qu’incarne Marcello Mastroianni dans La Dolce Vita de Federico Fellini.
Dans un registre tragicomique, Sophie Simon explore le passé et les pensées de son antihéros Celso Brigganti, journaliste lui-même, et critique littéraire à la vie rangée et confortable.

Un mail désinvolte ouvre le récit. Avec la perspective de voir la séduisante Elena resurgir après trente ans d’absence, Celso – personnage principal et narrateur – sent le trouble l’envahir.
Pour canaliser cette émotion, dans l’attente de leur rencontre, il se lance alors dans la rédaction d’un journal, longue analepse qui renvoie le lecteur dans les années 1980.
« Penser, c’est vivre ; se souvenir, c’est revivre » disait Alphonse de Lamartine (Mémoires inédits, 1870).
Mais l’écriture mémorielle n’est pas sans prise de risques et peut provoquer la remise en cause de ce qui a pu être construit !
Les temps difficiles que furent « les années de plomb » pour le peuple italien sont bien sûr évoqués : l’attentat de la gare de Bologne du 2 août 1980, commis par le groupe néofasciste des NAR, massacre où Elena a perdu ses parents, les violents graffitis révolutionnaires qui recouvrent la voiture de Celso, la disparition subite de quelques connaissances. Et même l’existence du « Pettirosso », sorte de phalanstère où la jeunesse romaine cherchait à rebâtir le monde, et aussi à s’amuser.
Toutefois, le thème de ce roman est bien celui de la passion qu’on peut comprendre au double sens du terme : amour ET souffrance…
Son idylle avec la si belle et si blonde Elena a transformé Celso, alors trentenaire réservé et romancier débutant, en amoureux fou.
Or, les traumatismes du passé lui ont laissé une trop grande vulnérabilité pour qu’il ait l’assurance tranquille des « Latin lovers ». Le cinéma italien a bien su mettre en valeur ces machos assumés et séducteurs empressés dont il envie le physique avantageux et les exploits virils.
Lui, vit dans la peur de perdre Elena ; doutant d’elle comme de ses capacités à la retenir, il se révèle irrémédiablement jaloux.
Il se fige alors dans une inaptitude totale au bonheur sincère et insouciant auquel Elena le convie, bien incapable de déchiffrer, dans les épreuves qu’elle lui impose, les susceptibilités d’un amour blessé…
Sous la très belle plume de Sophie Simon, les épisodes s’enchaînent avec la fluidité des séquences d’un film romanesque. Après ses études de dessin aux Beaux-arts, elle a connu une carrière d’actrice sous la direction de Cédric Klapisch, de Patrick Grandperret ou de Claire Denis, avant de se consacrer pleinement à l’écriture. Elle rédige avec la rigueur d’un metteur en scène. Maîtrise des scènes de rencontres ou d’actions, précisions des décors, caractérisation des personnages par quelques traits physiques ; une tenue vestimentaire, une attitude… Très grande justesse des dialogues.
Elle apporte autant d’attention aux sentiments qu’éprouve Celso dans sa satisfaction complaisante et un peu naïve de son statut de chef de famille, qu’à l’expression de la complexité de ses frustrations si longtemps dissimulées. Le désir est exprimé sans trivialité, la douleur sans pathos. L’épisode de la mort du père est bouleversant. On passe en quelques lignes du fou rire à l’émotion.
Et jusque dans la conclusion, on ressent toute la tendresse que l’auteure apporte à chacun de ses personnages et plus particulièrement aux femmes… Toutes utilisées et mal aimées !

Très beau roman drôle et mélancolique qui vous captivera comme l’écran vous fascine, et qui vous apprendra sans doute – si vous ne le saviez déjà – les risques du syndrome de Takotsubo !

Christiane SISTAC
contact@marenostrum.pm

Simon, Sophie, « Come prima », A. Carrière, Roman, 08/01/2021, 1 vol, 18,00€. Crédit photographique © Richard Bean.

Retrouvez cet ouvrage chez votre libraire indépendant près de chez vous et sur le site de L’ÉDITEUR

Soutenez notre cause - Soutenez notre cause - Soutenez notre cause

Pour que vive la critique littéraire indépendante.

Nos articles vous inspirent ou vous éclairent ? C’est notre mission quotidienne. Mare Nostrum est un média associatif qui a fait un choix radical : un accès entièrement libre, sans paywall, et sans aucune publicité. Nous préservons un espace où la culture reste accessible à tous.

Cette liberté a un coût. Nous ne dépendons ni de revenus publicitaires ni de grands mécènes :
nous ne dépendons que de vous.

Pour continuer à vous offrir des analyses de qualité, votre soutien est crucial. Il n’y a pas de petit don : même une contribution modeste – l’équivalent d’un livre de poche – est l’assurance de notre avenir.

Rarement un roman ne donne l’impression d’entrer à la fois dans une maison, un village et une mémoire comme Kaïssa, chronique d’une absence.

Dans les hauteurs de Kabylie, on suit Kaïssa, enfant puis femme, qui grandit avec un père parti  en France et une mère tisseuse dont le métier devient le vrai cœur battant de la maison. Autour d’elles, un village entier : les voix des femmes, les histoires murmurées, les départs sans retour, la rumeur politique qui gronde en sourdine. L’autrice tisse magistralement l’intime et le collectif, la douleur de l’absence et la force de celles qui restent, jusqu’à faire de l’écriture elle-même un geste de survie et de transmission.

Si vous cherchez un roman qui vous serre le cœur, vous fait voir autrement l’exil, la filiation et la parole des femmes, ne passez pas à côté de Kaïssa.

À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE
autres critiques
Days :
Hours :
Minutes :
Seconds