Leïla Marouane, Lettres d’Algérie, Éditions Abstractions, 12/03/2025, 186 pages, 19,99€
Un tribunal correctionnel de Paris, 2018 : Hamza M., chemise bleu ciel, raconte son jihad conduit depuis un ordinateur, entremetteur entre deux frères combattant dans des factions ennemies sur le sol syrien. Cette scène de prétoire sert d’entrée en matière à Héloïse Heuls, chercheuse formée à l’École normale supérieure sous la direction de Gilles Kepel. Pendant plusieurs années, sous couverture d’avatars, elle a infiltré la “djihadosphère” francophone. Ce qu’elle en rapporte, personne ne l’avait rapporté ainsi : non la propagande officielle des organisations armées, mais la parole échangée entre sympathisants, désinhibée par l’entre-soi numérique.
Internet, pétrole idéologique
Héloïse Heuls découpe l’histoire du cyberdjihad en cinq âges, des forums balbutiants des années 1990 aux messageries chiffrées de l’ère post-califat. Le cadrage est analytique sans être rigide : chaque “âge” empiète sur le suivant, se mêle à lui, certains coexistent encore. Des sites pionniers lancés à Londres par Babar Ahmad dès 1996 aux deux applications mobiles du Markaz an-Nûr lancées en mai 2016, la ligne directrice reste constante : les organisations djihadistes ont su identifier, souvent plus tôt que les États, les opportunités de chaque mutation technologique.
Le concept central du premier chapitre est celui de “continent idéologique” : une communauté sans territoire physique, soudée par une culture partagée et des plateformes qui abolissent la distance. Héloïse Heuls convoque Deleuze et Pierre Lévy pour penser le virtuel non comme irréel, mais comme “une réalité sans matérialité physique dotée d’une puissance d’agir”. La djihadosphère ne diffuse pas seulement une idéologie ; elle fabrique un ordre normatif alternatif, une contre-société en ligne où les repères du monde occidental sont systématiquement retournés.
L’exemple de Hamza M. dit ce que le numérique a transformé dans la géographie du jihad : “Internet permet d’entretenir une intimité à distance entre le combattant et le groupe de soutien resté vivre dans le quartier de départ.” Ce n’est pas une formule ; c’est le résumé d’une mécanique de guerre. Un autre cas, antérieur, le confirme autrement : c’est par MSN Messenger que Bubakr el-Hakim, depuis l’Irak, prenait des nouvelles “des frères” du quartier des Buttes-Chaumont, le même logiciel qu’une génération entière d’adolescents utilisait pour autre chose.
La fabrique d'un cyber-califat à la française
Au cœur du livre s’installe une galerie de trajectoires qui donne corps à ce que la sociologie ne peut que cartographier. Héloïse Heuls reconstitue la genèse du Jamaat toulousain, collectif informel du début des années 2000 dont les membres rythmaient leur quotidien entre cours coraniques, zakats solidaires et forums djihadistes, avant de migrer vers le Levant. Elle suit la construction d’Ansar al-Haqq par Marion dite “Oum Majda”, convertie française établie à Londres, qui bâtit entre 2005 et 2015 un forum hiérarchisé où la modération doctrinale fonctionne comme une censure sectaire. Et elle cartographie le Markaz an-Nûr, organe de propagande francophone du califat : une structure quasi institutionnelle, traducteurs arabisants, monteurs vidéo, coordinateurs de réseaux, capable de relancer ses canaux Telegram dans l’heure suivant leur fermeture par les plateformes.
Tyler Vilus, djihadiste de Troyes, orchestre dès 2012 sa mise en scène sur Facebook avec “l’odeur du sang” et “le bruit des armes” comme fond sonore. Il incarne la génération pour qui l’esthétique guerrière précède l’engagement réel, parfois le remplace. Héloïse Heuls pointe ici un paradoxe que le livre formule sans l’atténuer : ces individus, qui condamnent les sociétés occidentales où ils ont grandi, exploitent avec un pragmatisme assumé les outils mêmes de ces sociétés. La cohérence doctrinale cède devant l’efficacité militante. “L’engagement peut se faire depuis son téléphone” : la phrase de l’auteure, dans son économie de mots, dit l’essentiel du retournement.
Le chapitre consacré à Omar Diaby enrichit considérablement ce tableau. Diaby, ex-caïd du quartier de l’Ariane à Nice, devenu prédicateur numérique puis chef de clan en Syrie, fondateur du Firqatul-Ghuraba, incarne une trajectoire différente : ni recruteur désincarné ni combattant anonyme, mais fondateur d’une microsociété djihadiste dotée de ses propres alliances matrimoniales, de son système de propagande audiovisuelle et de ses guerres d’influence contre le HTS. Son cas révèle que la djihadosphère ne se réduit pas à des flux d’information : elle génère des formes inédites de gouvernance à distance, où la propagande numérique sert à consolider une autorité physique réelle ; et où la rétention d’une fillette belge contre la volonté de sa mère peut devenir l’enjeu d’une guerre de communication transnationale entre factions rivales.
Le visible, l'invisible, et la chair des recrues
Le chapitre sur Telegram et TikTok constitue l’une des contributions les plus originales de l’ouvrage. Héloïse Heuls y décrit ce qu’elle nomme la “stratégie du visible et de l’invisible” : les acteurs radicalisés maîtrisent simultanément les dispositifs de viralité (TikTok, Instagram) et les espaces de dissimulation (Telegram, Signal, Session), naviguant entre surmédiatisation et clandestinité selon les besoins de l’opération. Cette dualité n’est pas accidentelle ; elle est l’expression d’une sophistication tactique que les services de renseignement ont souvent sous-estimée. “BBQ Times” désignait en langage codé les mises à mort diffusées par l’État-islamique avant 2019 ; en 2023, certains sigles liés à la “résistance” ouvraient l’accès à des communications de groupes armés palestiniens. La grammaire change ; l’architecture reste.
Les portraits des derniers chapitres sont ceux qui défont le plus sûrement les représentations rassurantes. Natacha, dite “Aïcha”, adoptée d’Europe de l’Est, convertie à seize ans, recluse en Bretagne en attendant qu’un mari lui soit désigné, diffuse quotidiennement de la propagande sur Instagram avec des dizaines de milliers de vues. Adel, 14 ans, anime depuis sa chambre une chaîne géopolitique incapable de distinguer al-Qaïda de l’État-islamique mais capable de citer les emblèmes du Hamas avec la précision d’un collectionneur. Ces portraits sont des cas documentés, pas des types construits après coup.
Le chapitre sur les femmes du jihad mérite une lecture séparée. Héloïse Heuls écarte la figure commode de la victime endoctrinée pour restituer des trajectoires d’engagement délibéré, où les “sœurs” assurent des fonctions logistiques, normatives et propagandistes sans lesquelles les organisations ne fonctionneraient pas. Kalima, trentenaire localisée en Turquie, coordonne depuis Facebook Messenger un réseau de femmes réparties entre la Syrie, l’Égypte et l’Europe occidentale ; une hiérarchie informelle s’est rapidement constituée autour d’elle, et ses conseils sont suivis. La radicalisation féminine obéit à des logiques propres, distinctes des trajectoires masculines, et l’ouvrage le démontre sans chercher à les dramatiser davantage.
La question psychologique est traitée avec une rigueur qui dérange le discours médiatique dominant. Marc Sageman évalue à 5 ou 6 % la prévalence des troubles psychiatriques avérés chez les djihadistes ; l’administration pénitentiaire française à 8 % chez les détenus pour terrorisme, contre plus de 30 % dans la population carcérale générale. Réduire l’engagement à la pathologie rassure : cela désigne un individu comme anomalie et soustrait l’acte à ses causes politiques. Héloïse Heuls refuse cette économie du regard. Ce que le livre appelle “djihadisme d’atmosphère” (expression de Kepel) produit des individus dont la conscience, écrit-elle, “a été façonnée par les entrepreneurs de l’idéologie” : ils ne tuent pas par folie, mais pour une vision du monde où les notions de juste et d’injuste ont été profondément altérées.
Cyberdjihad s’impose parce qu’il restitue ce que les analyses statistiques et les revues de presse ne peuvent atteindre : la parole ordinaire de ceux qui adhèrent, leurs sociabilités, leurs calculs, leur langage. On pourra noter que l’enquête, par sa nature même, privilégie les cas saillants et les profils les plus chroniquables ; les zones plus techniques, les logiques de financement des réseaux ou les détails des filières de hijra connectée restent en retrait. Ce cadrage est un choix, non une lacune. Il permet à Héloïse Heuls de produire un livre lisible, vivant, et qui atteint son objectif : rendre compte de la complexité d’un phénomène pluriel sans le simplifier.
Cyberdjihad est le livre que l’on attendait sans savoir qu’on l’attendait : celui qui entre dans la djihadosphère au lieu de la commenter, qui restitue la parole des acteurs au lieu de la paraphraser, et qui traite la violence idéologique avec la seule arme qui lui soit vraiment supérieure, la connaissance.