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Henri de Lubac théologien majeur du XXe siècle

Michel Fédou, Henri de Lubac, théologien, Éditions du Cerf, 01/01/2026, 384 pages, 15/01/2026, 25€.

Un livre de théologie sur un théologien aîné… Le fait est suffisamment rare pour que l’auteur le mentionne en incipit de son avant-propos. Pour avoir connu lui-même, Henri de Lubac lorsqu’il faisait ses études au Centre Sèvres à Paris, au sein de la même communauté jésuite, on imagine sans peine les réticences auxquelles Michel Fédou a dû être confronté pour retracer le parcours de son illustre prédécesseur.
Des réserves illégitimes faut-il d’emblée préciser, tant son regard sur la vie et l’œuvre de ce grand penseur chrétien du XXe siècle est remarquable à bien des égards. Par sa forme de découpage d’abord, constitué d’une courte mais dense biographie, et de quatre autres volets traitant successivement de ses premières publications, le Catholicisme notamment ; des axes majeurs de sa théologie ; des courants de pensée hostiles au christianisme dans les années 1940-1950 ; et de son analyse enfin sur la période de Vatican II et ses portées post-conciliaires.

Un engagement courageux

Tout un pan de l’évolution ecclésiale française inscrit entre 1930 et 1994 qui représente le fleuron de la pensée chrétienne du précédent siècle. Une vie très intense, marquée par une production et un engagement courageux lui occasionnant des soupçons d’hétérodoxie du temps du pape Pie XII, qui, malgré l’épreuve endurée ne le fit pas fléchir comme le relate l’auteur : “Bien que profondément atteint, il reste debout. Il continue d’obéir entièrement à ses supérieurs, mais il n’en reste pas moins résolu à rejeter fermement toute coopération active au mensonge en contresignant les calomnies portées contre lui.”

Cette défiance du Magistère romain est en majeure partie due à la parution de son ouvrage Surnaturel en 1946 qui, parce qu’elle conteste d’une certaine manière la doctrine néothomiste de la nature pure, va lui valoir pléthore de controverses et une mise à l’écart de l’autorité vaticane. S’appuyant sur les écrits des Pères de l’Église et des auteurs médiévaux jusqu’au XII ° siècle, Henri de Lubac s’efforça en effet de souligner que Dieu n’impose pas la perfection à la créature spirituelle, mais qu’Il attend de celle-ci qu’elle coopère librement à sa destinée. D’où l’importance pour lui de la notion du libre arbitre qui, si elle ne se conçoit pas comme la liberté suprême, en demeure un élément primordial.

Éminent expert du Concile Vatican II

Aidée par les concours que lui apporteront d’autres théologiens de renom tels que Jean Daniélou, Yves Congar ou Marie-Dominique Chenu et aux diverses autres publications sur le sujet, – Le mystère du Surnaturel (1965) et Petite catéchèse sur nature et grâce (1980) –, cette polémique finira par rentrer dans le rang. Et sera même totalement obsolète, lorsque le pape Jean XXIII le nommera consulteur à la commission préparatoire du concile Vatican II. Mais pour dire combien ce théologien lyonnais a été un homme profondément enraciné dans la grande tradition de l’Église tout en marquant de son sceau un courant de renouveau, il est opportun de revenir sur l’importance de son premier ouvrage, sobrement intitulé Catholicisme qui fut un véritable livre-programme de ses écrits ultérieurs. Dénonçant la représentation fort répandue en son temps, d’un christianisme seulement préoccupé du salut individuel, Henri de Lubac prône la part indispensable de la solidarité en ces termes : “On nous reproche d’être des individualistes même malgré nous, par la logique de notre foi, alors que, en réalité le catholicisme est essentiellement social. Social, au sens le plus profond du terme. Social à tel point, que l’expression de catholicisme social aurait toujours dû paraître un pléonasme.”

Son drame de l’humanisme athée

C’est un peu en continuité avec cette doctrine sociale de l’Église que l’auteur poursuivra son investigation à travers les questions soulevées par l’incroyance moderne.
Paru en 1944, Le drame de l’humanisme athée se révélera comme un ouvrage fondamental, en mettant en exergue l’immense dérive du monde moderne, où par l’action d’une partie considérable de son élite pensante – Feuerbach, Nietzsche, Marx et Auguste Comte – l’humanité occidentale renia ses origines chrétiennes et se détourna de Dieu.
Rappelant les mots de la Genèse sur la création de l’être humain à l’image et à la ressemblance de Dieu, De Lubac montrera que cette conception, précédemment accueillie comme une libération par les auteurs chrétiens, sera désormais ressentie comme un joug. Une position inédite en cette période, qui se poursuivra par son étude des diverses religions, notamment avec ses travaux sur le bouddhisme.

Autant de qualités de discernement à son actif, qui lui vaudront d’être comme on l’a dit, consulteur théologique et nommé expert durant les quatre sessions du Concile de 1962 à 1965. Un temps prééminent pour l’aggiornamento de l’Église, sur lequel Michel Fédou va longuement s’attarder avec autant d’à-propos que de précision. “Il importe d’observer surtout que ses prises de position sur les textes conciliaires reflètent avant tout les grandes orientations de sa théologie.” Ainsi, la constitution Dei Verbum fait parfaitement écho à ce qu’il a développé sur la Révélation divine. De même que Gaudium et spes recoupe sa vision de l’homme appelé à connaître Dieu, telle qu’il l’a décrite dans Surnaturel.
Ajouté aux chapitres sur ses publications d’après-concile et à l’inspiration spirituelle qu’il a suscitée, cela fait de l’ouvrage un aperçu des plus exhaustifs sur le parcours intellectuel de cet homme de Dieu. Et une formidable porte d’entrée dans la pensée d’un maître en théologie.

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