0
100

Une lettre de rupture occidentale face à Gaza, lucide, implacable

Omar El Akkad, Un jour, tout le monde aura toujours été contre ça, Mémoire d’encrier, 23/01/2026, 192 pages, 20 €

Le 25 octobre 2023, Omar El Akkad publie un tweet vu dix millions de fois : dans les années à venir, écrit-il, lorsqu’il sera enfin sans danger de nommer les choses, tout le monde aura toujours été contre ça. Ce livre est la chair de cette phrase. C’est une lettre de rupture adressée à un Occident que l’auteur avait mis une vie à rejoindre, et une nuit d’automne 2023 à quitter. Il convoque son propre itinéraire de migrant, son expérience de reporter de guerre, et les mécanismes du langage médiatique pour exposer, avec une froideur lucide, comment le monde libre efface ce qu’il ne veut pas voir.

Lettres de remerciement aux bourreaux

Omar El Akkad grandit au Qatar dans les années 1980 et 1990, entre magazines censurés qu’on tient devant une ampoule pour voir à travers l’encre noire et une école internationale américaine où l’on apprend à écrire des lettres de remerciement aux soldats. L’Occident lui apparaît alors comme le négatif parfait de tout ce qu’il fuit : la répression, les présidents éternels, l’obligation de toujours posséder une raison valide d’exister dans la rue le soir. La liberté n’est pas une idée abstraite pour lui : c’est une direction de fuite.

Il arrive à Montréal à seize ans, pousse la porte d’une bibliothèque, demande en chuchotant Le festin nu. La bibliothécaire lui indique une rangée sans lever les yeux. Il lit le livre d’un trait, n’en comprend pas un mot. C’était exaltant, note-t-il. Il croit alors, dans la fraîcheur de cette conviction neuve, « en ce qu’elle autorisait pour elle-même, en ses droits, ses libertés et ses principes ». Cette foi l’ancre pendant vingt ans, à travers les humiliations ordinaires : le passeport retenu à la frontière, le nom massacré dans toutes les gorges, les polices d’assurance qui exigent une formation en milieu hostile avant d’envoyer un journaliste en zone de guerre.

Omar El Akkad construit ici, avec une netteté sobre et une empathie retenue, le portrait d’une foi : celle d’un fils d’immigré qui a choisi de croire à la chose plutôt qu’à ses défaillances. Le récit sonde la solidité de cette conviction sans jamais la railler ; il la traite avec la gravité qui appartient à tout ce qu’on a adoré avant de perdre.

La grammaire de l'effacement

Journaliste au Globe and Mail, Omar El Akkad couvre l’Afghanistan, puis Guantánamo, puis les audiences absurdes d’Omar Khadr. Il observe de près la mécanique du langage qui efface : les immeubles qui « brûlent spontanément », les prisonniers rebaptisés « détenus » pour être incarcérés à vie sans inculpation, la torture renommée en « techniques d’interrogatoire renforcées ». Ce travail de dénaturation n’est pas de la maladresse : c’est un système, et Omar El Akkad le démonte couture par couture avec la rigueur du témoin qui a vu comment les mots font le travail que les balles ne peuvent pas faire seules.

Il s’attarde notamment sur un titre du Guardian décrivant un journaliste palestinien « atteint d’une balle à la tête lors d’un raid au domicile d’un terroriste présumé ». La voix passive dissimule l’auteur du geste. Le mot « présumé » dilue la violence. La langue accomplit précisément l’inverse de sa fonction : elle supprime le sens. Et ce brouillard nourrit le progressiste bien intentionné qui peut alors hausser les épaules et murmurer que c’est tellement compliqué.

La leçon de Guantánamo va dans le même sens : dotée du pouvoir d’imposer le silence aussi librement, n’importe quelle institution en abusera. Omar El Akkad exhume ce mécanisme avec une lenteur volontaire, forçant le lecteur à regarder en face ce que le vocabulaire officiel avait pris soin de rendre invisible. L’essai tisse ainsi une réflexion sur la complicité ordinaire : non pas celle des bourreaux, mais celle des témoins qui ont appris à ne pas reconnaître ce qu’ils voient.

Quand il ne sera plus possible de détourner les yeux

L’un des mouvements les plus saisissants du livre est son refus de rester cantonné à Gaza. Omar El Akkad ouvre une coulée plus vaste : les catastrophes climatiques, le capitalisme extractif, l’ensemble des situations où le monde préfère l’amnésie au regard. Il pose que l’inévitable finira par forcer les yeux ouverts : un jour, il ne sera plus possible de détourner la tête, et le mécanisme de la « fausse ignorance » se déclare universellement. Gaza est l’épreuve la plus visible d’un principe plus large ; l’essai en fait un cas d’école pour décrire comment les sociétés richées organisent leur propre aveuglement face à ce qu’elles produisent.

Cette même acuité traverse la critique du monde littéraire. Omar El Akkad arpente là un terrain plus personnel : les prix, les institutions, les lâchetés de ses pairs. Le New York Theatre Workshop. Victor I. Cazares refuse de se soigner tant que cette institution ne demande pas un cessez-le-feu et la fin de l’occupation : le corps comme monnaie d’échange, le retrait comme seul langage que l’institution ne peut pas noyer dans le protocole. Ce geste, qu’Omar El Akkad place parmi les formes les plus radicales du refus, désigne avec une froide limpidité comment les milieux culturels fabriquent leurs silences ; une salle d’écrivains trouve, dans le retrait concerté, « une cause commune » que les discours ne lui auraient jamais permis d’atteindre.

La dernière partie rassemble des figures qui ont choisi le retrait comme seul langage que le système ne sait pas décoder. Aaron Bushnell, soldat américain, s’immole devant l’ambassade d’Israël. Des étudiants des grandes universités américaines montent des campements et sacrifient leurs perspectives pour un peuple qui ne peut rien leur offrir en retour. Omar El Akkad défend ce retrait avec une exactitude rare : ce n’est pas du nihilisme. « Une fois qu’on a demandé la justice, on peut la demander encore et encore, et même exiger un monde juste », écrit-il. L’État sait dissoudre des campements, retirer des financements, décréditer des voix. Mais il ne sait pas quoi faire de quelqu’un qui dit simplement : je ne prendrai pas part à ça.

Dans la tradition des grands essayistes moraux, Omar El Akkad écrit pour témoigner plutôt que pour convaincre. Il construit un livre qui préfère la fissure visible à la façade lisse, et qui fait le pari que nommer les choses avec rigueur constitue, en soi, une forme de résistance. Un jour, tout le monde aura toujours été contre ça : ce livre est l’archive de ceux qui, eux, ont refusé d’attendre ce jour-là. Il compte parmi les essais les plus nécessaires de ces dernières années : un de ces livres rares qui réussissent à nommer ce que l’époque s’emploie à taire, et qui donnent au lecteur, avec une générosité intellectuelle peu commune, les mots pour continuer à voir.

Vous avez aimé cet article ?

Média indépendant et sans publicité, Mare Nostrum propose un accès libre à tous ses contenus. Seul son lectorat lui permet d’exister.
Une information exigeante a un coût : soutenez nous
(dons déductibles).

Pour contacter la rédaction – contact@marenostrum.pm

Et si, au cœur des années 1930, un écrivain majeur décidait de fuir le vacarme du monde pour se lancer à la poursuite d’un mythe millénaire, entre sable, silence et légende ?

Dans André Malraux et la Reine de Saba, Jean-Claude Perrier exhume une expédition oubliée : celle menée par Malraux en 1934 au Yémen, sur les traces d’une reine à la frontière du réel et du fabuleux. Ce récit, d’une grande finesse littéraire, mêle aventure, érudition et méditation sur le pouvoir des civilisations disparues. Plus qu’un simple voyage, c’est un cheminement intérieur que l’auteur retrace, révélant un Malraux habité, visionnaire, oscillant entre engagement et vertige métaphysique.

Un livre rare, à la fois dense et lumineux, où l’épopée se fait reflet d’une époque troublée et miroir d’une quête universelle.

À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE
Soutenez notre cause - Soutenez notre cause - Soutenez notre cause

Pour que vive la critique littéraire indépendante.

Nos articles vous inspirent ou vous éclairent ? C’est notre mission quotidienne. Mare Nostrum est un média associatif qui a fait un choix radical : un accès entièrement libre, sans paywall, et sans aucune publicité. Nous préservons un espace où la culture reste accessible à tous.

Cette liberté a un coût. Nous ne dépendons ni de revenus publicitaires ni de grands mécènes :
nous ne dépendons que de vous.

Pour continuer à vous offrir des analyses de qualité, votre soutien est crucial. Il n’y a pas de petit don : même une contribution modeste – l’équivalent d’un livre de poche – est l’assurance de notre avenir.

autres critiques
Days :
Hours :
Minutes :
Seconds