Yannick Lemarié, Le baiser de cinéma, Champs Visuels, L’Harmattan, 25/06/2026, 304 pages, 29€.
Le baiser de cinéma est un intitulé qui fait rêver et qui touche tous les cinéphiles amateurs de sensations. Qui n’a pas été ému en voyant dans une salle obscure sa star, féminine ou masculine, embrasser sa moitié, en rêvant d’être le héros ou l’héroïne ? Le baiser est amical ou fraternel, de bonjour ou d’au revoir, d’amour ou d’amants. 1895, L’arrivé d’un train dans la gare de la Ciotat (frères Lumière) suscite les premiers émois, certains spectateurs craignant d’être écrasés ! Il ne faut pas attendre longtemps pour que le premier baiser arrive au cinéma et fasse battre à l’unisson le cœur du public. Dès 1896, le couple John Rice et May Irwin – somme toute, âgé et peu sexy – s’embrasse sur la bouche, en gros plan pendant vingt secondes, dans The Kiss, produit par Thomas Edison et réalisé par William Heise. Temps et lèvres suspendus marquent à jamais de leur empreinte labiale les spectateurs qui, le bouche à oreille fonctionnant à merveille, viennent nombreux s’ébaubir les yeux. Ce premier baiser enfante l’ire des moralistes qui crient au scandale. 1898, Something Good, Negro Kiss de William Selig montre, comme l’intitulé le suggère, un couple noir : Saint Suttle et Gertie Brown affichent leur bonheur, se tiennent par la main, rient et s’embrassent simplement, à l’opposé de leurs deux prédécesseurs, sérieux et poseurs. Le baiser va se diversifier, faire son bonhomme de chemin et devenir esthétique, sociologique, philosophique. Mais quelles sont les spécificités du baiser de cinéma ?
Le baiser, un savoir-faire et sa mise en Cène
Le baiser au cinéma est un geste propre aux acteurs et actrices. Il est une technique : tête inclinée, lèvres closes posées sur celles de l’autre – censure étant – sans que les lèvres se joignent. Mais le baiser doit être vrai, crédible, et, fatalement, les langues “s’en mêlent” ! Vrai ou faux, il donne l’illusion. Le baiser de Marilyn Monroe et d’Yves Montand dans Le milliardaire (Georges Cukor, 1960) est-il celui de deux amants ? Son gros plan magnifie le couple rapproché. Dans L‘affaire Thomas Crown (Norman Jewinson, 1968), Vicky (Faye Dunaway) mate Thomas (Steve McQueen), qui était distrait en “matant” en gros plans son corps érotisé. Un zoom sur ses lèvres ouvre une joute buccale, longue et passionnée, et annonce une nouvelle partie, de jambes en l’air. Le baiser suppose un arrêt : “Ô temps, suspends ton vol !”, le couple s’isolant du monde, mais sa durée et son intensité traduisent la passion. Au cinéma, les secondes paraissent longues et les baisers ne durent dans les esprits que par leurs fréquences et réitérations. Dans Doctor No (Terence Young, 1962), James Bond (Sean Connery) accumulant tant les conquêtes que les baisers, submerge et vainc la belle Miss Taro (Zena Marshall) de baisers.
Le baiser, ses autocensures et censures
Le baiser au cinéma était condamné à affronter la censure : la rencontre passionnée et suggestive des lèvres et corps contraint les réalisateurs à faire preuve de “mesure”, à se limiter et à faire “court”. L’Hebdo-film du 4 novembre 1916 précise : “Il existe un bureau de censeurs (…) dont la principale préoccupation est d’établir un statut de la longueur des baisers à l’écran. Un baiser qui prend 15 métres de film est jugé très choquant ; chaste est le baiser de 3 m 50. Le baiser-vapeur (Adieu, je prends le train !) est tout à fait convenable“. Si la censure accuse de simples baisers d’être œuvres du diable, ferments de corruption, contre-nature, sales, non hygiéniques, que dire des baisers interraciaux et homosexuels ? Les cinéastes doivent user de prudence et parfois de dérision avec, notamment, la franche rigolade des blackfaces. Souvent des Blancs se noircissent le visage au charbon, devenant soldat noir, esclave, vieux, mulâtre… Embrasser une personne de couleur ou homosexuelle devient prétexte à ridicule. Dans What Happened in The Tunnel (Edison, 1903), une jeune bourgeoise blanche accompagnée de sa nounou noire prend le train. Un homme blanc veut la séduire et, par une longue approche, réussit à lui prendre la main, sous le regard courroucé de son chaperon. Un tunnel donne un nouvel élan au séducteur qui réussit à voler un baiser dans l’obscurité. Au sortir du tunnel, surprise, il tient dans ses bras la servante. Le baiser homosexuel est encore plus condamné. Dans Désobéissance (Sebastian Lelio, 2017), un rabbin répudie sa fille qu’il a surprise en train d’embrasser une femme. Pis est le baiser blasphématoire qui scandalise les religieux. Dans La dernière tentation du Christ (Martin Scorsese, 1998), Marie-Madeleine nettoie le corps allongé, supplicié et sanglant, de Jésus. Les soins achevés, tous deux s’embrassent sur la bouche et font l’amour. Les dévots et télévangélistes, qui voulaient empêcher le tournage du film, enragent et jugent les 3/4 du film intolérables, dont le “baiser sur la bouche entre Jean-Baptiste et Jésus ou la séquence dans laquelle “Jésus rêve qu’il (…) baise lentement les seins et les lèvres de Marie-Madeleine“. Que dire du baiser érotique – simplement effleuré par l’auteur (on aurait aimé une partie plus approfondie) – et pornographique : baiser, le nom et le verbe, comme les lèvres hautes et les lèvres basses, suggérant pleinement l’activité sexuelle ? Que dire encore des baisers entre adultes et jeunes ? Beau-père (Bertrand Blier, 1981) et Le consentement (Vanessa Filho, 2003) relatent les amours entre une jeune fille et un homme plus âgé : Marion (Ariel Besse) et Maxime (Patrick Dewaere) dans le premier film, Vanessa (Kim Higelin) et Gabriel (Jean-Paul Rouve) dans le second. Les deux couples sont alors sulfureux, des esprits mal à l’aise, et des voix s’érigent. La jeune Besse (15 ans réels) est une ado et Blier, qui combat les valeurs bourgeoises (on pense à ses autres films provocateurs et à scandales : Les valseuses, Tenue de soirée de 1974 et 1986), reconnait tourner un film dangereux, mais sans aucun geste déplacé. Vanessa, elle, a 22 ans et est une jeune femme – la réalisatrice n’a pas engagé une actrice de 13 ans comme dans le livre – et son amour est donc licite. Le baiser chez Blier et Filho ne serait pas érotique mais politique.
L’auteur n’oublie pas les autres baisers, ceux du traitre, du politique, du publicitaire, du dominateur, de la mort… À l’heure du #Metoo et du scandale Weinstein, des baisers non voulus et obligés entre acteurs et actrices – Lino Ventura était connu pour ne pas vouloir embrasser ses partenaires dans ses films – des victimes d’agressions sexuelles dans le milieu du cinéma (mais on doit reconnaître que, “de tous temps”, des actrices ont été maîtresses de réalisateurs), spectateurs comme acteurs peuvent se demander quelles sont les bienséances et les limites du baiser. Faut-il censurer le baiser ? La même question se pose : Faut-il censurer les films ? Faut-il interdire de fumer – et de boire des alcools – dans les films ? L’auteur, inspiré par le baiser, traduit sa passion et la communique. Il propose ainsi trois conclusions et soulève la question du baiser à l’heure de l’I.A. Est-ce la fin, non du cinéma et des acteurs, scénaristes, techniciens et réalisateurs, mais du baiser humain ? Un cinéma sans émotion – le nerf du spectateur, notamment, romantique – est-il encore du cinéma ? Ce livre est un régal qui met l’eau à la bouche (si l’on peut dire). L’auteur fait le tour du sujet et ses baisers sont de haut vol, doctes et instructifs. Je n’aurai que trois reproches mineurs : le baiser de la photo de couverture n’est pas tiré d’un film alors que la filmographie citée est abondante ; la bibliographie finale ne mentionne pas Les plus beaux baisers du cinéma de Didier Roth-Bettoni (Milan, 2012) ; surtout, une partie sur le baiser et les lèvres dans les affiches de cinéma est oubliée alors que l’iconographie, riche (je pense à The Rocky Horror Picture Show de Jim Sharman de 1975 et à Jeunes filles impudiques de Jean Rollin de 1973), aurait offert une approche supplémentaire.