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“Le papillon noir”, un requiem flamboyant pour Le Caravage

Radu Paraschivescu, Le papillon noir : l’ombre du Caravage, roman traduit du roumain par Florica et Jean-Louis Courriol, Éditions La Trace, 24/01/2024, 1 vol. (278 p.), 22€.

Avec Le papillon noir, Radu Paraschivescu, brillant écrivain et éditeur roumain, nous offre une plongée saisissante dans la Rome fastueuse et violente de la fin du XVIe siècle, sur les traces d’un génie maudit de la peinture : Michelangelo Merisi, plus connu sous le nom du Caravage.
Par-delà l’évocation haute en couleur d’une époque, l’ambition première de ce roman est de sonder l’âme tourmentée d’un artiste révolutionnaire et scandaleux, qui dynamita les codes de la peinture baroque par l’audace de son réalisme cru et sa maîtrise éblouissante du clair-obscur. “Je n’ai jamais entendu dire qu’on puisse choisir les cocottes d’après les tableaux”, s’amuse un protagoniste du roman. C’est pourtant bien ce que fit Le Caravage, en peignant “des anges à visages de proscrits des portes de la ville ou des fêtards” en guise d’apôtres et de martyrs.

Un génie maudit dans la Rome baroque

Ce parti pris radical qui consiste à chercher la vérité de l’art dans les bas-fonds de Rome, Radu Paraschivescu en explore les ressorts à travers une narration éclatée d’une grande virtualité, faite de fragments de lettres, de souvenirs, de réflexions esthétiques et de scènes dialoguées, restituant avec un sens aigu du détail l’effervescence de la Ville éternelle. On y croise tout un monde bigarré de prostituées, de spadassins, de cardinaux corrompus et de peintres rivaux, formant la toile de fond d’une existence placée sous le signe des excès et de la transgression.
Au faîte de sa gloire à 35 ans malgré un mode de vie dissolue, l’artiste croule sous les commandes de l’Église et de riches mécènes, tout en menant une existence de voyou entre auberges mal famées et lupanars. C’est dans ce monde interlope qu’il rencontre la sulfureuse Fillide Melandroni, superbe courtisane qui devient sa muse autant que sa maîtresse.

Le papillon noir, allégorie d’un destin tragique

Autour de cette relation passionnelle et tumultueuse se noue une grande partie du drame. Car Fillide n’est pas qu’une amante et un modèle : elle est celle par qui le scandale arrive, celle qui précipite la chute de l’artiste en le liant à un monde souterrain régi par la loi du couteau. Telle une mante religieuse, elle entraîne son amant dans une spirale autodestructrice.

Mais le génie tourmenté est aussi hanté par un mystérieux papillon noir qui peuple ses rêves, funeste présage annonçant sa déchéance prochaine. Allégorie puissante d’une vie consumée trop vite, le papillon noir tisse sa toile arachnéenne autour de l’artiste, faisant écho à la technique picturale inimitable du Caravage, célèbre pour ses fonds sombres d’où surgissent des figures d’une vérité aveuglante.
L’étau se resserre lorsque la rivalité du peintre avec Ranuccio Tomassoni, protecteur de Fillide, vire au drame. Lors d’un énième duel, Le Caravage tue son adversaire, précipitant sa chute inexorable. Condamné à mort, il n’a d’autre choix que l’exil pour échapper à son funeste destin.

S’ouvre alors une période d’errance et de déchéance, de Naples à Malte en passant par la Sicile, durant laquelle le peintre fuit autant la justice que ses propres démons. Malgré une détresse croissante et une santé vacillante, son génie créateur ne faiblit pas, donnant naissance à une œuvre crépusculaire d’une intensité bouleversante, miroir d’une âme déchirée.
Au cœur de cette dérive, une lueur secrète continue de le maintenir en vie : l’espoir de retrouver sa belle Fillide, sa muse vénéneuse mais tant aimée. Cette passion dévorante, à la fois salvatrice et destructrice, est le fil rouge qui permet de ne jamais perdre de vue l’humanité fragile du personnage derrière le mythe sulfureux.
Le Caravage livre ici un ultime combat, celui d’un homme confronté à ses propres démons et à l’imminence de la mort. Parviendra-t-il à obtenir le pardon tant espéré et à rejoindre sa belle Fillide ? Ou est-il condamné à s’éteindre loin des siens, consumé par cette quête artistique et spirituelle qui aura guidé toute son existence ? Son destin semble suspendu à un fil, à l’image de ce papillon noir qui n’a cessé de le hanter.

L’art comme rédemption face aux ténèbres

Avec une puissance d’évocation remarquable servie par une écriture ciselée, Radu Paraschivescu ressuscite la figure incandescente d’un génie orgueilleux et révolté, qui dynamita les conventions picturales de son époque comme il brûla sa vie. Ce roman suffoquant et fiévreux rend un vibrant hommage au destin fulgurant d’un artiste absolu, que sa quête éperdue de vérité précipita vers un funeste destin.

Tout en brossant le portrait électrisant d’une époque, avec ses mœurs dissolues et ses jeux de pouvoir, le roman s’affirme comme une réflexion d’une étonnante modernité sur la condition d’artiste. Le Caravage incarne ici la figure de l’artiste maudit, habité par une forme de nécessité intérieure qui le consume autant qu’elle l’inspire.
Au-delà du simple roman historique, c’est un chant d’amour à la peinture et à la littérature qui s’élève ici, célébrant le pouvoir de transfiguration de l’art. En scrutant le mystère du génie à travers la figure du Caravage, l’écrivain interroge sa propre pratique et la manière dont l’art naît des tourments et des obsessions les plus intimes.

En nous offrant ce magnifique requiem pour un artiste foudroyé en plein envol, Radu Paraschivescu signe un roman d’une densité et d’une puissance rares, à l’image de la vie intense et brûlante de celui qui en est le protagoniste. Porté par une écriture soignée et évocatrice, ce roman intense et bien mené offre une plongée fascinante dans l’univers du Caravage et de l’Italie baroque. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas le sublime peintre, Radu Paraschivescu signe ici une œuvre ambitieuse qui ne manquera pas de marquer les esprits et de susciter l’intérêt des amateurs d’art et de littérature.

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