Couverture du roman Le Talisman perdu d’Anoush de Pierre Jarawan, publié aux Éditions Héloïse d’Ormesson.
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Le Talisman perdu d’Anoush : mémoire familiale, fusées et exil

Pierre Jarawan, Le Talisman perdu d’Anoush, traduit de l’allemand par Nicolas Véron, Éditions Héloïse d’Ormesson, 07/05/2026, 464 pages, 23€.

Un homme escalade en cachette l’escalier de secours d’une résidence seniors, une fusée bricolée au fond de son sac ; à quelques kilomètres, sur un traversier du Saint-Laurent, sa fille met deux jumelles au monde. Pierre Jarawan fait de ce télescopage l’acte de naissance d’une fresque qui va de Montréal à Beyrouth, du génocide arménien au rêve lunaire, et noue le tapis d’Anoush au compte à rebours des chapitres. Reste à savoir jusqu’où montera la fusée.

L'escalier de secours et la femme dans la lune

Tout commence par deux récits que la famille El-Shami a répétés tant de fois, de fête en fête, qu’ils ont fini par n’en former qu’un. Lilit, la narratrice, en hérite comme d’un bien précieux dont elle devine qu’on lui en dérobe une part.

Maroun El-Shami, arrivé de Beyrouth nourrisson, en 1920, dans les bras de sa mère, au port de Montréal, a grandi avec une obsession du ciel ; le jour de l’été 1986 où ses petites-filles viennent au monde, il met le feu à un engin de sa fabrication depuis le toit de sa résidence, et la Montreal Gazette le photographie au moment de son arrestation. Pierre Jarawan greffe sur cette excentricité un pan d’histoire vraie, celle de la Lebanese Rocket Society, ce moment où le Liban, au mitan du XXe siècle, crut lui aussi pouvoir viser la Lune. La fascination de Maroun El-Shami a pourtant une source plus sombre. Jeune homme débarqué dans une Belgique en ruines, il avait d’abord admiré le V2 de Wernher von Braun comme un prodige aux dimensions parfaites, avant que cette admiration ne vacille devant les décombres d’un cinéma d’Anvers qu’une de ces fusées avait pulvérisé en pleine séance. Le romancier loge là une idée qui irrigue tout le livre : l’engin qui doit porter l’homme vers les étoiles est le même qui l’écrase, et la beauté technique n’innocente rien.

Le cinéma, justement, court d’un bout à l’autre du premier mouvement. Dana, la mère, a gagné sa vie dans le Montréal des studios à l’âge du Nouvel Hollywood, et le titre allemand d’origine, Frau im Mond, convoque le film de Fritz Lang auquel on doit, dit-on, l’invention du compte à rebours avant lancement. Pierre Jarawan tient là sa structure : les chapitres descendent de cinquante à zéro comme une mise à feu différée ; Cette chute vers zéro fait le génie du livre.

Au centre de cet héritage, un objet. Anoush, la grand-mère arménienne, avait offert à Maroun El-Shami un tapis déniché sur un marché aux puces, noué selon une tradition d’Arménie, jaune profond, semé de planètes et de fleurs, parcouru d’un serpent rouge enroulé autour d’un château à deux tours. Un porte-bonheur, croient les petites-filles. “un tapis-fusée”, corrige le vieil homme, qui en désigne au revers un motif caché. Le titre français prévient d’emblée que ce talisman sera perdu ; Pierre Jarawan exhume avec lenteur ce que la perte recouvre.

Le fil de soie et l'abri des mille tragédies

Devenue adulte, Lilit quitte Montréal pour Beyrouth à l’été 2020, décidée à remonter le fil d’Anoush. Le roman s’ouvre alors aux lettres qu’elle adresse à sa grand-mère et à une ville dont elle ignore le rythme.

Elle s’installe à Bourj Hammoud, le quartier arménien, où les rues portent des noms de montagnes et de rivières d’Arménie, géographie repliée dans la seule toponymie. Pierre Jarawan fait de cette enquête généalogique l’un des centres de gravité du livre. Sous les falafels promis par un guide et les coupures d’électricité affleurent les strates d’un siècle de violences : le rapport d’un missionnaire sur l’orphelinat d’Antoura, où des enfants arméniens furent dépouillés de leur nom ; la manufacture de soie de Bsous et ses mûriers ; le poème qu’un certain Hovhannès Toumanian consacra, en 1892, à une jeune fille prénommée Anoush. La grande peur des migrants, le romancier la nomme sans détour : l’effacement, la disparition.

L’enquête de Lilit exhume aussi des figures effacées des mémoires, telle Afifa Karam, autrice en 1906 de Badia et Fouad, que l’histoire littéraire tient pour la première romancière arabo-américaine, et dont le roman dessine une sororité par-delà les générations. Le présent, lui, se fissure. Au-dehors, la révolution de 2019 dresse ses barricades de pneus et ses montagnes d’ordures, et Pierre Jarawan ose un geste rare pour un roman : il rapporte la ruine financière du Liban à ce qu’une manchette de presse nomme, point d’interrogation compris, la plus grande pyramide de Ponzi du monde, donne un nom au montage frauduleux, Riad Salamé, gouverneur de la banque centrale, et fait de l’argent volatilisé la métaphore d’un pays qui s’évapore. Une image, surtout, condense tout cela. Deux fois par jour, les pigeons de Beyrouth montent en nuées dans un jeu ancestral, le kash hamam, où chaque joueur tente d’attirer chez lui les oiseaux du voisin, qui ne resteront qu’une fois acclimatés à leur nouveau pigeonnier. La diaspora tout entière tient dans ce vol : à qui appartient l’oiseau qui a changé de ciel ? On nous pardonnera d’avouer une préférence pour ce mouvement libanais, où l’histoire d’une famille rejoint celle d’un pays sans tourner à la leçon.

Le compte à rebours et le chant de la baleine

Le dernier tiers porte à son comble une forme à l’œuvre dès le premier étage. La narration pense par montage, multiplie les fondus enchaînés, comme si le souvenir procédait par raccords ; Pierre Jarawan emprunte au métier de Dana sa grammaire pour raconter la mémoire. Lina, la sœur jumelle restée au pays, poursuit de son côté une baleine qui chante à cinquante-deux hertz, sur une fréquence qu’aucune autre n’entend, et les deux quêtes se répondent comme deux solitudes accordées. Le procédé pourrait sembler artificiel ; il tient, je le crois, parce qu’il épouse la matière même du roman, qui est le souvenir et ses sauts.

À mesure que les chapitres approchent de zéro, l’architecture fait se rejoindre la chronologie intime des jumelles et l’Histoire collective, en un point que le lecteur découvrira sans que ces lignes le déflorent. Tension féconde, du reste : on gravit les trois étages du livre quand les chapitres, eux, redescendent vers zéro, comme si monter dans la mémoire et revenir à l’origine relevaient d’un seul geste.

De
Tant qu’il y aura des cèdres à Un chant pour les disparus, Pierre Jarawan creusait déjà le sillon de la mémoire libanaise ; il l’élargit ici aux dimensions d’un siècle et d’un continent, et l’on referme Le Talisman perdu d’Anoush avec la certitude qu’il continuera longtemps de faire entendre, sur sa fréquence propre, les voix qu’il arrache à l’effacement.

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