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Lecture spirituelle et profonde de L’Évangile de Vérité

Jean-Yves Leloup, L’Évangile de vérité, Albin Michel, 02/01/2026, 256 pages, 21,90 €

Haute Égypte, 1945. Des fellahs exhument d’une jarre enfouie au pied du djebel el-Zarif, près de Nag Hammadi, treize codex de papyrus qui attendent depuis seize siècles qu’on les délivre. Parmi eux, un manuscrit dont les premiers mots résonnent comme une déflagration paisible : “la vérité est Évangile et joie”. Jean-Yves Leloup, qui arpente ce texte depuis près d’un demi-siècle, en offre aujourd’hui une traduction neuve et un commentaire où la rigueur philologique se conjugue à une méditation de longue haleine.

D’une jarre égyptienne à Strasbourg : genèse d’un désaccord fécond

Jean-Yves Leloup retrace l’histoire matérielle du codex. Découverts sur le versant nord-ouest du djebel el-Zarif, les textes de Nag Hammadi voyageront de mains en mains avant d’atteindre les institutions savantes. Le 10 mai 1952, l’Institut C.G. Jung de Zurich acquiert un codex d’une centaine de pages, rédigé non en sahidique mais dans le dialecte subakhîmique de la région d’Assiout. Le volume ne porte ni titre ni nom d’auteur : « Évangile Vérité » ne sont, rappelle Jean-Yves Leloup, que les premiers mots du manuscrit. Daté du IVe siècle, il serait la traduction copte d’un original grec du début du IIe siècle. Michel Malinine, Henri-Charles Puech et Gilles Quispel en livrent l’édition princeps en 1956.

C’est en 1977 que Jean-Yves Leloup commence à travailler sur ce texte, à l’université de Strasbourg, sous la direction de Jacques E. Ménard, principal éditeur des Nag Hammadi Studies. Entre le maître et l’élève, le désaccord éclate vite, et ce désaccord deviendra la colonne vertébrale du livre que nous lisons aujourd’hui. Ménard, s’appuyant sur l’autorité d’Irénée de Lyon qui attribuait vers 180 un « Évangile de Vérité » à l’hérétique Valentin, voyait à chaque page une trace de valentinisme. Le jeune Leloup, lui, entendait autre chose : une résonance profonde avec l’Évangile de Jean. Le texte, plaide-t-il, ne contient “aucune référence explicite à la mythologie de Valentin, au mythe de la passion de Sophia, ni à la cosmologie ou à l’anthropologie des traités valentiniens”. Ni ogdoade, ni démiurge opposé au Dieu inconnu. Près d’un demi-siècle plus tard, cette intuition de jeunesse culmine dans cet ouvrage où Jean-Yves Leloup propose de lire le codex avec les lunettes de Clément d’Alexandrie, le Père qui cherchait dans tout écrit “les semences du Verbe”, plutôt qu’avec celles d’Irénée, le Père qui exclut et condamne. Ce renversement donne à tout le livre sa tension et sa liberté.

Quatre visages de la gnose : traverser le labyrinthe

Avant d’entrer dans le texte, Jean-Yves Leloup impose un détour d’une densité rare. Sa longue introduction consacrée à la question « Qu’est-ce que la gnose ? » arpente en quatre étapes un continent intellectuel que deux millénaires de polémiques ont rendu presque impraticable. La gnose de l’Un, d’abord : celle des métaphysiciens, Schuon, Guénon, pour qui connaître c’est remonter vers le Silence absolu par la seule intellection, une voie qualifiée de gnose “sans âme”, coupée du corps et de l’imagination. La gnose du deux, ensuite, le dualisme radical où la matière est prison, le corps “tombeau”, “vampire”, “mer asphyxiante”, et où toute création relève d’un démiurge sadique. C’est contre cette vision désespérée du cosmos que l’Évangile de vérité prend tout son relief.

Vient alors la gnose du troisième type, celle du mundus imaginalis cher à Henry Corbin : un monde intermédiaire, le « huitième climat » des mystiques persans, où la puissance imaginative cesse d’être fantaisie pour devenir organe de connaissance. Jean-Yves Leloup y tisse un réseau de correspondances entre Sohravardi, les contemplatifs cisterciens et cette Myriam de Magdala qui demande au Ressuscité si elle le voit “par la psyché ou par le pneuma”. Puis la gnose de la transfiguration rassemble tous les fils : là où le dualiste veut fuir le monde, le gnostique de la transfiguration s’y enfonce pour le transformer “afin que rien ne soit perdu”. C’est dans ce registre que Jean-Yves Leloup inscrit l’Évangile de vérité, texte qui noue gnosis et agapè comme le souffle noue l’inspir et l’expir.

Traduire, interpréter, habiter : un ouvrage en trois temps

L’architecture du livre épouse un mouvement ternaire. L’introduction, d’abord, que l’on vient de décrire. La traduction, ensuite : Jean-Yves Leloup a découpé le texte continu du codex en 181 logia, un geste de structuration qui lui est propre et vise à en faciliter la lecture. Vient enfin une ample section d’“Interprétations” où chaque logion est repris et commenté. Cette seconde traduction, plus fidèle au copte original que la première tentative jugée trop tributaire de la rétroversion grecque de Ménard, épouse le rythme lancinant du manuscrit, que l’auteur compare à “certaines musiques contemporaines” : une scansion litanique où les mêmes termes (Père, vérité, connaissance, oubli, plénitude) reviennent en spirale.

Trois grands thèmes traversent cette spirale. L’oubli et l’éveil, d’abord : l’ignorance du Père engendre l’angoisse, et l’angoisse “fabrique des fictions vides de sens, privées de toute réalité”. Jean-Yves Leloup rapproche cette agnosia de l’avidya indienne et de la lèthè grecque, faisant de l’a-lètheia un éveil de l’esprit à sa propre profondeur. Le Nom et la filiation, ensuite : le Père désigne moins une figure patriarcale qu’une relation fondatrice. “Le fondement de toute réalité est une relation plutôt qu’une substance”, écrit Jean-Yves Leloup. Le commentaire porte cette méditation vers une intuition trinitaire que l’auteur rapproche, sous forme interrogative, de la non-séparabilité quantique et de la périchorèse des Pères grecs. Le rapprochement est stimulant ; on pourra discuter la pertinence épistémologique d’une analogie entre un concept physique descriptif et une catégorie mystique, mais l’hypothèse a le mérite d’ouvrir un horizon de résonances.

La Croix comme Livre ouvert, enfin : c’est le thème le plus poignant. Yeshoua, enseigne le texte, “dans Sa grande patience accepte les coups. Il porte la croix, il garde le Livre ouvert”. Le crucifié devient testament du Père, son corps transpercé la transparence même de l’amour ; la Croix, écrit l’exégète, est “le grand Livre de l’art d’aimer”. L’agonie devient révélation, le dépouillement dévoile l’incorruptible. Les logia les plus brefs (le logion 74 : “Cela peut arriver à chacun de nous”) acquièrent dans leur nudité une puissance que les commentaires amplifient sans l’étouffer.

Il faut dire un mot du régime d’écriture que Jean-Yves Leloup assume pleinement : une prose incantatoire où la répétition tient lieu de progression argumentative. Cette écriture spiralaire, conforme au rythme du manuscrit copte, pourra dérouter le lecteur formé à l’exégèse historico-critique ; elle séduira ceux qui cherchent dans la lecture un exercice de contemplation. C’est la cohérence de ce parti pris qui en fait la force : Jean-Yves Leloup ne commente pas le texte de l’extérieur, il épouse son mouvement, quitte à spiritualiser certaines catégories (la « vérité », l’« oubli ») là où d’autres commentateurs auraient privilégié la mise en contexte historique. L’ensemble s’adresse moins au spécialiste soucieux d’édition critique qu’au lecteur de haute culture spirituelle, patristicien de cœur ou philosophe en quête d’une pensée où la connaissance véritable serait inséparable de l’amour.

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