Didier Nebot, Le Manuscrit sacré, Éditions Erick Bonnier, 10/02/2026, 346 pages, 22 euros
Des bûchers de l’Andalousie de 1391 à la froide sérénité des bibliothèques d’Oxford, Didier Nebot orchestre avec Le Manuscrit sacré le retour fracassant d’une mémoire exilée. Bien plus qu’une biographie d’Ephraïm Aln’Kaoua, figure tutélaire de Tlemcen, cet ouvrage hybride entremêle le destin tragique des communautés séfarades du Maghreb, l’héroïsme occulté des résistants de 1942 et une quête généalogique brûlante. En traduisant pour la première fois ces parchemins rescapés, l’auteur ne livre pas seulement une exégèse mystique : il signe un manifeste politique et spirituel contre l’oubli, sommant le passé de venir réparer les fractures du présent.
L’appel du sang et du papier : une enquête affective
L’ouvrage s’ouvre sur une urgence, celle de Fred Enkaoua, descendant direct du Rab, remettant à l’auteur de simples photocopies agrafées d’un manuscrit dont l’original dort à la Bodleian Library d’Oxford. Ce moment cristallise la méthode de Didier Nebot : l’histoire s’écrit par la chair et la filiation. L’auteur connecte immédiatement cette découverte à ses propres fantômes, à cette tombe de grand-mère profanée au cimetière Saint-Eugène d’Alger. Il existe ici une superposition délibérée entre la quête du texte sacré – le Chaar Kavod Hashem – et la réparation d’une dignité blessée.
Didier Nebot délaisse alors la distance académique pour une proximité vibrante. Il postule une continuité absolue entre le médecin qu’il fut à la Pitié-Salpêtrière et ce Rabbin-médecin du XVe siècle. Les sources manquent, les preuves s’effacent : l’auteur comble les vides par la puissance de l’empathie et la force des légendes familiales. Il oscille entre croyance, symbole et prudence parce qu’il en a besoin pour la cohérence du récit. La transmission du savoir, depuis l’ancêtre jusqu’à Fred, puis jusqu’à l’écrivain, devient le sujet même du livre.
1391 : l’Espagne au banc des accusés
Le récit remonte le courant jusqu’au traumatisme originel. Didier Nebot s’empare de l’année 1391 et des pogroms d’Espagne pour instruire un procès. Il raconte le martyre d’Israël Aln’Kaoua, brûlé vif à Écija, avec une ferveur qui abolit les siècles. La chronologie des émeutes, de Séville à Tolède, se déploie sous sa plume comme une mécanique implacable de la haine, orchestrée par l’archidiacre Ferran Martinez.
Ici, l’écriture se fait militante. L’auteur va au-delà du fait de relater la catastrophe médiévale ; il interpelle violemment l’Espagne contemporaine, exige repentance, dénonce les hypocrisies actuelles face à l’État d’Israël. La reconstitution historique sert de socle à une indignation moderne. Pour combler les lacunes documentaires sur la fuite d’Ephraïm vers le Maghreb, l’auteur assume pleinement le recours à la fiction, réutilisant des scènes de ses propres romans antérieurs pour donner chair à l’exil. Il imagine les convois de réfugiés dissimulés sous la protection de caravanes musulmanes, tout en assumant le caractère hypothétique de la scène, et en en travaillant la vraisemblance à partir d’indices de contexte et de logiques de survie. Le manuscrit sauvé des flammes par le fils devient l’emblématique relique d’un monde anéanti, le témoin silencieux d’une pré-Shoah que l’auteur martèle à chaque page.
Tlemcen, Oxford, Alger : la géographie de la survie
La seconde moitié du livre ancre le récit dans la terre d’Afrique et ses complexités. Tlemcen apparaît comme un refuge précaire où s’élabore une coexistence fascinante autour du tombeau du Rab. L’auteur explore avec passion la légende de la guérison de la fille du sultan et celle d’Er-Rkyese, mystérieuse sépulture vénérée conjointement par juifs et musulmans. Il y voit la preuve d’une fraternité possible, un contre-modèle aux déchirements actuels.
Le destin matériel des manuscrits offre alors une intrigue captivante. L’auteur retrace leur parcours inattendu : confiés au milieu du XIXe siècle par Abraham Enkaoua au savant Samuel David Luzzatto à Padoue pour les sauver de l’instabilité algérienne, ils finissent leur course à Oxford. Cette intuition de l’abri permet aux textes de survivre aux soubresauts ultérieurs : le régime de Vichy, l’abrogation du décret Crémieux, et la guerre d’indépendance.
Didier Nebot profite de cette traversée historique pour régler ses comptes avec le présent et le passé proche. Il rappelle avec force le rôle central, souvent occulté, des résistants juifs lors de l’opération Torch en 1942. Surtout, il brise les codes de l’essai historique en interpellant directement les puissants d’aujourd’hui, apostrophant Emmanuel Macron sur la colonisation ou remerciant Donald Trump. Le livre s’achève sur une note spirituelle et messianique, avec la traduction inédite et commentée d’extraits du manuscrit, invitant ces textes à “rentrer à la maison”. C’est une œuvre rugueuse, impétueuse, qui place la fidélité mémorielle au-dessus de tout. En tissant des liens inédits entre les bûchers de l’Espagne, la ferveur de Tlemcen et la modernité, l’auteur réussit le tour de force de faire de cette quête familiale intime une œuvre universelle sur la persistance de la lumière au cœur des ténèbres.