0
100

L’Interrogatoire

Suzanne Azmayesh, L’interrogatoire, Léo Scheer, 24/08/2022, 18€.

Qu’est-ce qui définit notre identité ? Sommes-nous ce que nous croyons être ou sommes-nous d’abord l’image qui passe dans le regard des autres ? Ces questions, qui concernent chacun de nous, se posent avec encore plus d’acuité lorsque la personne est porteuse d’une double culture. L’intégration, l’assimilation qui apportent une nouvelle façon de vivre et une nouvelle histoire n’effacent pas les racines. Comment concilier les unes et les autres ?
Ava est une jeune femme française. Elle se sent française, elle se veut française, sans pour autant renier ses racines.

Au quotidien, une fois franchie la porte de l’immeuble, Ava devenait française, et française seule. Tout le reste disparaissait. Les plats iraniens, les superstitions, le qu’en-dira-t-on. Tout ce qui, d’une certaine manière, a façonné la personne qu’elle est devenue.

Ses parents sont des exilés iraniens installés à Paris. Ils ont fui la dictature des ayatollahs. À l’occasion d’un voyage en Israël pour assister, avec son compagnon Simon au mariage d’une de ses cousines, Ava est momentanément bloquée à la frontière israélienne par les douaniers qui lui font subir un interrogatoire minutieux. Ils sont étonnés et suspicieux devant ce couple composé d’une jeune femme au physique évoquant une origine musulmane et d’un juif ashkénaze.
La difficulté de la police à la considérer seulement comme une citoyenne française l’amène à se poser des questions sur son identité en faisant remonter des pans de l’histoire familiale.
Avec effroi, elle réalise combien les autres ont une image d’elle qui ne correspond pas à ce qu’elle souhaiterait : on la renvoie systématiquement à ses origines :

D’où venez-vous ? Quelque chose en elle se dressait, se rebellait. Elle comprenait le sous-texte et le détestait. – de Paris – (…) Mais vous venez de beaucoup plus loin encore…

Même Simon semble heureux d’avoir une compagne qui renferme en elle une sorte d’exotisme, lorsque après lui avoir fait écouter une musique juive, il lui demande “Maintenant à toi. Fais – moi découvrir la musique iranienne”.
À l’aéroport Ben Gourion, l’interrogatoire est long et devient très pénible pour Ava : les agents de la sécurité intérieure veulent être sûrs qu’elle ne représente aucun danger pour leur pays, ce qui les amène à la questionner, en allant jusqu’à l’intime sur sa religion, sa famille, son rapport à l’Iran.
Elle supporte mal ce refus de reconnaître sa personne, cela lui paraît très violent et très traumatisant. Au fil des pages, on partage avec elle les sentiments d’injustice et d’incompréhension devant cette situation qui devient rapidement anxiogène pour elle, comme pour le lecteur. La déstabiliser, voilà le but des agents de sécurité qui veulent la faire craquer. Lui faire avouer, mais avouer quoi ?

En quoi est-ce ma faute ? En quoi suis-je responsable de la stratégie politique d’un pays où je ne suis jamais allée ? Où je n’irai jamais ? Pourquoi devrais-je subir une double peine, interdite d’aller en Iran, car mes parents s’opposent au régime, et soupçonnée de collaborer avec ce même régime si je voyage dans un autre état ! Toujours suspectée d’être une traîtresse, une espionne pour le compte d’un ennemi qui n’est jamais le même !

Un très beau roman fort, bien écrit, qui touche à ce qui existe de plus intime en nous, la nature profonde de notre identité et le besoin de reconnaissance de celle-ci par les autres. Il nous incite à comprendre que l’on doit regarder celui qui a voulu s’intégrer pour ce qu’il est, ce qu’il fait, et non pour d’où il vient. Ce n’est pas à nous de le renvoyer, parfois gentiment mais maladroitement, parfois d’une façon violente à son origine plus ou moins lointaine.

NOS PARTENAIRES







Précédent
Suivant

Vous avez aimé cet article ?

Média indépendant et sans publicité, Mare Nostrum propose un accès libre à tous ses contenus. Seul son lectorat lui permet d’exister.
Une information exigeante a un coût : soutenez nous
(dons déductibles).

Pour contacter la rédaction – contact@marenostrum.pm


On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

Et pourtant, La Petite Vie d’Antoine Cargoet réussit ce miracle : faire résonner l’universel dans le murmure du personnel. Premier roman d’une maîtrise rare, ce récit retrace, avec pudeur et intensité, l’histoire d’un fils qui, face à la disparition de son père, tente de recoller les morceaux d’une mémoire ordinaire et pourtant essentielle. Rien de spectaculaire ici — juste des instants vrais, une lumière jaune sur un salon, des trajets en voiture, des films partagés en silence.

Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE
Soutenez notre cause - Soutenez notre cause - Soutenez notre cause

Pour que vive la critique littéraire indépendante.

Nos articles vous inspirent ou vous éclairent ? C’est notre mission quotidienne. Mare Nostrum est un média associatif qui a fait un choix radical : un accès entièrement libre, sans paywall, et sans aucune publicité. Nous préservons un espace où la culture reste accessible à tous.

Cette liberté a un coût. Nous ne dépendons ni de revenus publicitaires ni de grands mécènes :
nous ne dépendons que de vous.

Pour continuer à vous offrir des analyses de qualité, votre soutien est crucial. Il n’y a pas de petit don : même une contribution modeste – l’équivalent d’un livre de poche – est l’assurance de notre avenir.

autres critiques
Days :
Hours :
Minutes :
Seconds