Razika Adnani, Sortir de l’islamisme, Erick Bonnier, 10/12/2024, 312 pages, 22€
Il est des livres dont la lecture agit comme une onde de choc, bousculant les certitudes tranquilles et les arrangements confortables avec le réel. Sortir de l’islamisme, le dernier essai de la philosophe franco-algérienne Razika Adnani, appartient indubitablement à cette catégorie. Spécialiste reconnue de la pensée musulmane, dont elle explore les méandres et les blocages avec une rigueur intellectuelle et une grande liberté de ton, l’auteure nous livre ici une analyse dense, parfois abrupte, mais toujours stimulante, des racines et des manifestations contemporaines de ce qu’elle nomme l’islamisme – un phénomène qu’elle refuse de dissocier commodément de l’islam lui-même. Son ouvrage se présente comme un diagnostic lucide, voire clinique, de la situation actuelle, marquée par une résurgence spectaculaire des courants les plus conservateurs et totalitaires au sein du monde musulman, mais aussi par leur influence grandissante en Occident.
Esquisse d’un cadre global
Razika Adnani n’est pas une observatrice extérieure. Sa pensée s’est forgée au contact direct des réalités algériennes, notamment durant la « décennie noire », et nourrie d’une double formation philosophique et islamologique. Ses travaux antérieurs, comme Le blocage de la raison dans la pensée musulmane ou Islam, quel problème ? Les défis de la réforme, témoignaient déjà de sa préoccupation constante : comprendre les mécanismes intellectuels, théologiques et historiques qui entravent l’émergence d’une modernité critique et autocritique au sein des sociétés musulmanes. Sortir de l’islamisme s’inscrit dans cette continuité, mais avec une urgence nouvelle, dictée par un contexte géopolitique où, selon elle, l’islamisme n’a « jamais été aussi fort et […] le sera davantage dans l’avenir ».
Ce constat alarmant prend racine dans un double mouvement : la consolidation interne de l’islamisme dans de nombreux pays, effaçant souvent les acquis fragiles de la Nahda (la renaissance arabe des XIXe et début XXe siècles), et l’affaiblissement paradoxal de l’Occident, « porteur des valeurs humaines d’égalité et de liberté », qui « n’est plus capable de défendre ses valeurs ». Razika Adnani récuse d’emblée la facilité consistant à comparer un idéal islamique fantasmé à la réalité imparfaite des sociétés occidentales – comparaison toujours à l’avantage de l’idéal. Son projet est autre : examiner l’islamisme de l’intérieur, dans ses sources textuelles (le Coran principalement) et ses applications concrètes, passées et présentes. Préfacé par Rémi Brague, qui souligne la « voie étroite » choisie par l’auteure en refusant les échappatoires faciles, l’essai se veut à la fois une analyse et un programme, un constat et une proposition thérapeutique pour « sortir » de cette impasse.
Les trois grandes thématiques
L’argumentation de Razika Adnani s’articule autour de trois axes majeurs, intrinsèquement liés, qui constituent l’armature conceptuelle de l’islamisme tel qu’elle le déconstruit.
- L’écheveau inextricable du politique et du religieux
Le premier constat, fondamental, est le refus obstiné, dans la pensée et la pratique majoritaires de l’islam, de séparer la sphère spirituelle de la sphère politique et juridique. Adnani retrace la généalogie de cette fusion, la faisant remonter non pas à une réaction moderne contre l’Occident, mais aux origines mêmes de l’islam médinois. Le tournant décisif est l’an 622, date de l’Hégire, où Mahomet, jusque-là prédicateur à La Mecque, devient également chef d’État et de guerre à Médine. Dès lors, le message coranique se double d’une dimension législative, la charia, intrinsèquement politique car visant à organiser la cité. « C’est à ce moment-là également que la pensée politique en islam a commencé à se construire », note-t-elle.
Cette imbrication originelle explique, selon l’auteure, la difficulté persistante des sociétés musulmanes à embrasser la laïcité et la raison pour laquelle le concept même d’« islamisme », distingué d’un islam « pur » et apolitique, lui semble une « fabrication occidentale et précisément française« , historiquement et théologiquement infondée. Pour elle, l’islamisme est l’islam dès lors qu’il inclut la charia comme système d’organisation sociale. Elle conteste ainsi l’idée, répandue dans une certaine frange universitaire occidentale (elle cite implicitement François Burgat), que l’islam politique serait uniquement une réaction contemporaine au colonialisme. Si elle reconnaît le rôle de la colonisation comme catalyseur, elle insiste sur les racines endogènes et anciennes de cette fusion politico-religieuse, consolidée dès le premier calife Abou Bakr et ses « guerres d’apostasie ». Elle pointe aussi le paradoxe d’États musulmans contemporains qui, tout en luttant contre des groupes islamistes radicaux comme les Frères Musulmans, inscrivent l’islam et la charia dans leur Constitution, perpétuant ainsi l’essence même de l’islamisme qu’ils prétendent combattre (Égypte, Arabie Saoudite, etc.).
- La condition féminine, épicentre sismique de l’islamisme
Le deuxième axe, central dans l’analyse de Razika Adnani, est le statut de la femme. Loin d’être une question secondaire, la domination masculine est présentée comme la clé de voûte du système islamiste. L’auteure avance une thèse forte : la soumission des femmes aux hommes est la contrepartie offerte aux hommes pour leur propre soumission au pouvoir politico-religieux islamiste. « La soumission des femmes aux hommes est ce que l’islamisme donne aux hommes comme contrepartie à sa soumission à son pouvoir politico-religieux » C’est un pacte patriarcal implicite qui assure la stabilité du système. La charia, analysée à travers des versets clés (témoignage valant moitié, héritage réduit de moitié, autorité masculine, droit de correction physique – Coran IV, 34 ; II, 282 ; IV, 11), institutionnalise cette infériorité.
Razika Adnani déconstruit méticuleusement les mythes apologétiques : non, l’islam n’a pas amélioré la condition des femmes arabes préexistantes. Au contraire, des figures comme Khadija, première épouse de Mahomet, femme d’affaires puissante et autonome, témoignent d’un statut social et d’une liberté bien supérieurs avant l’islam médinois. « Les femmes arabes ont […] perdu beaucoup de leurs droits avec l’arrivée de l’islam » (p. 8), affirme-t-elle, s’appuyant sur des données historiques et archéologiques qui contredisent l’historiographie musulmane classique, souvent biaisée par une perspective religieuse et masculine. Le voile (hijab), symbole le plus visible de cette sujétion, est analysé non comme une prescription coranique claire (L’auteure montre l’ambiguïté et la rareté des versets concernés), mais comme l’outil permettant « à l’enfermement de la femme de se poursuivre dans l’espace extérieur ». Elle rejette avec vigueur le concept de « féminisme islamique », y voyant une « imposture intellectuelle » qui tente de concilier l’inconciliable : l’égalité revendiquée et la source scripturaire qui la nie. Pour Razika Adnani, la lutte des femmes contre l’islamisme est donc intrinsèquement une lutte pour l’égalité, et paradoxalement, « un combat pour les hommes » eux-mêmes, piégés dans un rôle de dominateurs angoissés.
- La raison en déshérence : une pensée sous tutelle théologique
Le troisième pilier de l’islamisme, et peut-être le plus fondamental pour expliquer sa résilience, réside dans ce qu’Adnani appelle le « blocage de la raison« . Elle explore comment la pensée musulmane majoritaire, après une période de floraison où la raison (aql) dialoguait avec la révélation (notamment sous l’influence des Mu’tazilites), a progressivement opté pour la suprématie écrasante de la Révélation et de la Transmission (naql) sur la pensée critique et l’interprétation (ijtihad). Ce basculement, symbolisé par la victoire de l’école de Médine (Malik ibn Anas) sur celle de l’Irak (Abou Hanifa), a eu des conséquences dévastatrices.
La théologie du « Coran incréé », dogme affirmant l’éternité et l’immuabilité absolue du texte coranique, a placé ce dernier hors du temps et de l’histoire, rendant toute approche critique ou contextualisée quasi blasphématoire. « La théorie du Coran incréé place le Coran en dehors du temps, celui-ci n’est donc pas influencé par les variations de temps et de lieu ». À cela s’ajoute la sacralisation des salafs (les pieux prédécesseurs des premières générations), dont le savoir est érigé en vérité indépassable, figeant la pensée dans une posture d’imitation stérile. Ce double verrouillage théologique empêche toute réforme profonde, car il interdit de questionner la source ou les interprétations fondatrices. Razika Adnani montre comment même les concepts occidentaux (démocratie, laïcité) sont réinterprétés, vidés de leur substance ou instrumentalisés par les islamistes (y compris les Frères Musulmans) pour servir leur propre agenda traditionaliste. La critique du concept d' »islamophobie » s’inscrit dans cette logique : elle est perçue comme une arme visant à interdire toute critique de l’islam, prolongeant la vieille accusation de Zandaqa (hérésie) contre les penseurs libres.
Vers une transversalité des thèmes
Ce qui frappe dans cet essai, c’est la manière dont ces trois thèmes – l’imbrication politico-religieuse, la subordination féminine et le blocage de la raison – s’entrelacent et se renforcent mutuellement pour former le système cohérent, et redoutablement efficace, de l’islamisme. La théologie de l’immuabilité et de la transmission justifie le refus de séparer le politique du religieux ; cette fusion s’appuie sur la charia qui, pour assurer la soumission de tous (y compris des hommes au pouvoir clérical ou étatique), offre en compensation la domination masculine sur les femmes ; et ce pacte patriarcal est lui-même protégé par le refus de toute pensée critique qui pourrait remettre en cause les textes ou les traditions qui le fondent.
Face à ce système verrouillé, l’intention de l’auteure n’est pas de prôner une sortie de l’islam, option qu’elle juge irréaliste pour la majorité des musulmans attachés à leur foi, mais bien une sortie de l’islamisme. Cela passe, selon elle, par un travail intellectuel et théologique courageux au sein de l’islam : une réforme « orientée vers l’avenir », qui ne cherche pas à restaurer un âge d’or mythique, mais à construire un « nouvel islam » fondé sur les mêmes textes (le Coran), mais en sélectionnant et valorisant les versets universels et humanistes (égalité intrinsèque, liberté de conscience, dignité) et en déclarant « caduques » ceux qui prônent la violence ou la discrimination. Cette réforme implique une rupture radicale avec la théologie de l’immuabilité et l’épistémologie salafiste, pour réhabiliter la raison et l’interprétation contextuelle. Elle nécessite surtout la séparation claire entre l’islam comme religion (sphère spirituelle et cultuelle) et l’islam comme système politique et juridique (charia). C’est à cette condition que l’islam pourra échapper à l’islamisme.
L’ouvrage de Razika Adnani est un appel pressant à la lucidité et à la responsabilité. Lucidité face à la nature profonde de l’islamisme, qui n’est pas une simple déviation mais une potentialité inscrite dans l’histoire et la théologie de l’islam majoritaire. Responsabilité intellectuelle et morale, particulièrement pour les musulmans eux-mêmes, à entreprendre ce travail critique et réformateur pour désamorcer la bombe à retardement que constitue l’islamisme, tant pour leurs propres sociétés que pour le reste du monde. Le chemin proposé est ardu, semé d’obstacles théologiques, politiques et psychologiques considérables. Mais en refusant les faux-fuyants et en posant un diagnostic sans concession, Razika Adnani ouvre une brèche, un espace pour penser l’impensable : un islam libéré de l’islamisme, réconcilié avec la raison et les valeurs universelles d’humanité. Une lecture essentielle, inconfortable peut-être, mais salutaire.

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