Renée Zachariou, Mœdium, Mnémos, 18/02/2026, 208 pages, 18€
Une médium meurt sans avoir prévu l’arrêt de son propre cœur, et lègue à sa fille, analyste de données rétive à toute fantaisie, une agence de voyance pleine de bibelots poussiéreux. Renée Zachariou fait de ce legs embarrassant le point de départ d’un roman sur le deuil, la mémoire et ce qu’il en coûte d’oublier. Sous la comédie se met en place une horlogerie du souvenir ; elle se découvre pas à pas.
L'agence qu'on arrive pas à vider
Tout commence par un déménagement qui s’enlise. Moira, diplômée de mathématiques et sommée par sa mère défunte de reprendre l’agence, préférerait tout jeter et passer à autre chose.
Renée Zachariou installe d’emblée une narratrice au regard sec, qui range un objet, en repose un autre, tire la langue à une Vierge chinée aux puces, peut-être même pas orthodoxe. “C’est difficile d’être médium quand on n’a pas de talent.” La phrase d’ouverture dit déjà tout du livre : l’ironie y sert d’abri au chagrin. Le salon-agence, tapissé de gravures anatomiques, de sabbats peints à l’huile et d’une carte de la Grèce imprimée sur tissu, tient du cabinet de curiosités autant que du tombeau ; chaque carton à remplir devient une épreuve de patience pour qui voudrait avancer plus vite que son deuil. Au mur, un coucou suisse mexicain égrène les heures par un salut hispanophone des plus saugrenus, et l’on rit avant de se rappeler qu’on se tient dans l’appartement-agence d’une mère tout juste disparue. C’est cette voix, mathématicienne et ironique, qui porte le roman autant que sa machinerie surnaturelle.
Maria Chronopoulos baptisait sa fille dans l’huile d’olive, la tenant par un talon puis par l’autre, soucieuse d’éviter le sort réservé au fils de Thétis ; elle l’avait prénommée Moira, Destinée en grec ancien, sans se douter que personne, à l’école, ne saurait le prononcer. De ce décalage permanent entre la mère qui invoquait les dieux de l’Olympe et calculait les dates sur le calendrier julien, et la fille que la raison a élevée comme un défaut congénital, la romancière tire un comique de tendresse. Le père, rentré du Québec pour l’enterrement et reparti le lendemain, laisse les cartons à sa fille ; Moira, qui a refusé de prendre la parole devant le cercueil, range donc seule, écartant la main qu’on lui pose sur l’épaule, au café comme au bureau. Tiffany, l’amie d’enfance devenue vidéaste en mal d’audience, flaire aussitôt le filon : reprendre l’agence, monétiser le chagrin, filmer le tri des cartons. À mon sens, ces dialogues en biais portent la justesse du roman ; ils attrapent, sans jamais la souligner, la solitude d’une femme qui décroche toujours son téléphone et ne se confie à personne.
L'oeuf et le prix de la mémoire
Au milieu du bric-à-brac repose un objet en forme d’œuf, tiède sous sa peau laiteuse, qui attend sa nouvelle propriétaire. Dès que Moira le garde près d’elle, les souvenirs remontent, d’abord par bouffées d’odeurs et de goûts, puis par scènes entières.
Là, Renée Zachariou trouve le motif qui noue le deuil intime à la fable sur la mémoire. Sa narratrice gagne sa vie chez ATAD, start-up dont le nom retourne le mot data et qui promet de lire l’avenir des entreprises à partir de leur passé ; estimer le prix d’une donnée, finit-elle par admettre, revient à chiffrer la valeur d’un souvenir. L’entreprise survit de semi-échecs en quasi-succès, ses clients recrutés parmi les anciens camarades de son fondateur. Le tableur et le sortilège, que tout sépare en surface, se mettent à parler la même langue. Une scène de réunion, franchement drôle, voit Moira changer la nostalgie d’un premier ordinateur en argument de vente, avant de retourner la question du client : combien sommes-nous prêts à payer pour ne pas oublier ?
Autour de ce noyau s’agite un petit monde contemporain que la romancière croque avec un mordant que l’on savoure : un patron qui ampute les mots pour gagner trois secondes, des affiches d’encouragement qui se décollent des murs humides, une amie prête à monter le commerce de l’oubli sans s’embarrasser des conséquences. Tiffany, qui rêvait déjà en primaire de louer la collection de billes de son amie, flaire la poule aux œufs d’or. Sous la farce sur l’économie de l’attention couve une intuition plus noire. Si l’on peut acheter le souvenir, alors d’autres que nous peuvent convoiter de s’en nourrir ; et le récit glisse, par paliers, d’une comédie sur la mémoire vers une fable où celle-ci cesse d’être abstraite pour prendre corps. On se garde bien de dire qui…
La trappe de Lebadée
Le surnaturel franchit le seuil de l’agence avec deux visiteurs couverts de poussière, qui se présentent sous le nom d’une énigmatique Société Oida. À partir d’eux, le récit s’enfonce dans une mémoire bien plus ancienne que celle de Moira, celle des oracles grecs.
Renée Zachariou tresse à son intrigue parisienne des fils mythologiques qu’elle manie sans cuistrerie. Une recherche en ligne ne ramène d’abord qu’une agence de publicité bretonne au même nom, fausse piste réjouissante avant que la vraie piste ne mène vers des couches bien plus anciennes. Un devin aux yeux de bouc récite de mémoire l’oracle rendu jadis à Crésus, cette énigme à double tranchant qui promettait au roi de Lydie la destruction d’un grand empire, sans préciser lequel ; Korax, qui débite ses prophéties au comptoir d’un bar contre un billet de cinq euros, apporte une érudition cocasse qui tient le pédantisme à distance. Léthé et Mnémosyne, l’eau de l’oubli et l’eau de la mémoire, irriguent un imaginaire que la romancière relie à Lébadée, siège d’un oracle antique qui se trouve être aussi la ville de la grand-mère de la narratrice. Le mois d’août passé à Livadia, le prénom écorché à chaque appel, l’huile d’olive du baptême : l’héritage hellénique remonte partout, comme un souvenir qu’on croyait perdu.
Le titre lui-même cache une trappe, à l’image de ce Trophonios que la légende fait architecte de passages dérobés. Le sanctuaire où l’on consultait son oracle s’atteignait par une descente que les Anciens décrivaient comme une naissance inversée, happé par les pieds, recraché par les pieds ; la figure fait écho au tout premier souvenir du roman, celui d’une enfant soulevée par les chevilles au-dessus des colonnes d’un jardin parisien. Renée Zachariou épouse ce mouvement pour mener son héroïne, et son lecteur avec elle, vers un sous-sol où le présent et le mythe finissent par se confondre. Un ultime retournement, que je ne dévoilerai pas, replie le roman sur sa propre fabrication et rend à l’épigraphe « Inspiré d’une histoire vraie » une résonance que rien ne laissait prévoir. L’autrice signe un livre qui mêle le rire et la perte en les tenant d’une même main ; et le nom des Éditions Mnémos résonne, par chance, avec la Mnémosyne que le roman convoque. On refermer ce premier roman très abouti avec une envie peu commune : y croire un peu.