Philippe Comar, Pourquoi La Joconde ? L’invention d’un chef-d’œuvre, Gallimard, 20/08/2026, 168 pages, 8,60 €
Pourquoi la Joconde ? Pourquoi une telle fascination pour ce petit portrait de femme à la composition relativement classique ? Pourquoi Mona Lisa plutôt que La Vierge à l’Enfant de Raphaël, La Dentellière de Vermeer ou La Bohémienne de Frans Hals ? Ce ne sont pourtant pas les chefs-d’œuvre qui manquent sur les cimaises du Louvre ni dans les autres collections en France ou à l’étranger. Pourtant, c’est La Joconde qui, par un prodigieux tour de force, est parvenue à s’imposer comme l’œuvre la plus célèbre de la planète. Ce qui frappe à chaque visite au Louvre, c’est le contraste entre ce panneau de bois aux dimensions relativement modestes (79,4 cm de hauteur par 53,4 cm de largeur) et l’impressionnante foule massée devant lui. La Joconde attire plus de 18 000 touristes chaque jour dont une grande partie ne vient que pour elle, ou presque. Dans la Salle des États qui l’abrite, elle polarise tous les regards, concentre toutes les photos. La Femme au miroir de Titien, la Belle Nani de Véronèse ou les nombreux invités des Noces de Cana depuis les murs opposés doivent en crever de jalousie.
La ferveur qui existe auteur du tableau est en définitive plus proche du culte des reliques que d’un intérêt simplement esthétique. « Ce n’est plus seulement l’image de La Joconde que les visiteurs viennent voir – car son image est reproduite partout –, mais l’objet véritable avec la charge émotionnelle propre à toute relique. Peu importe si, vu à distance derrière les reflets de sa vitre protectrice, le tableau est à peine visible, ce qui compte est d’approcher l’original, de préférence en lui tournant le dos pour faire un selfie » note Philippe Comar. L’auteur, plasticien, romancier et commissaire d’exposition, s’interroge sur l’exceptionnel destin du tableau de Léonard de Vinci à travers une trentaine de courts chapitres qui tentent de saisir le mystère de son incroyable célébrité.
Dans une démarche qui n’est pas sans rappeler celle de Roland Barthes dans Mythologies, Philippe Comar mène l’enquête pour comprendre « l’invention d’un chef-d’œuvre ». Le caractère exceptionnel du tableau ne s’est pas imposé tout de suite. En 1793, lors de la création du Muséum central des arts, futur musée du Louvre, La Joconde n’est pas retenue dans la sélection pour l’accrochage. Il faut attendre le Second Empire pour que le tableau acquière une plus large renommée grâce à l’écho enthousiaste d’écrivains comme Jules Michelet, Théophile Gauthier ou George Sand qui se passionnent avant tout pour le visionnaire que fut Léonard de Vinci. Mais en 1870, lorsque l’impératrice Eugénie ordonne une opération secrète pour évacuer les principaux chefs-d’œuvre du Louvre face à l’avancée des troupes prussiennes, ce sont les toiles de Raphaël et des maîtres hollandais qui sont déplacées en premier. La Joconde, jugée moins importante, fait partie d’un second convoi. C’est surtout le vol du tableau en 1911 qui va propulser Mona Lisa au faîte de sa gloire. « Il avait fallu qu’elle s’absente pour exister aux yeux du public » écrit Philippe Comar. La foule, dont une large partie ignorait jusqu’à l’existence de l’œuvre, se presse désormais pour regarder les quatre pitons sur le mur auxquels elle était accrochée… La presse et le cinématographe à travers des caricatures et films parodiques contribuent à ériger le portrait disparu en symbole de la culture populaire. Le mythe de La Joconde est né.
Le livre revient sur l’origine du tableau qui est entourée de mystère. Le fait qu’il soit le portrait d’une bourgeoise florentine du nom de Lisa Gheradhini n’est d’ailleurs qu’une hypothèse parmi d’autres. Selon certains, Léonard aurait peint un portrait idéal, ce qui expliquerait pourquoi il n’a jamais été remis à son commanditaire. Selon d’autres, le maître se serait inspiré du visage de Salaì, son disciple et probable amant. D’un plume alerte et malicieuse, Philippe Comar recense tout ce qui a été dit et écrit à propos de La Joconde : les théories sur l’origine de son énigmatique sourire, les bilans de santé établis par des médecins à partir de l’étude de ses traits ou de sa complexion… En historien de l’art, il revient également sur la réutilisation ou les détournements de son image par de nombreux artistes au fil du temps, à l’appui d’une riche iconographie dont un cahier central en couleur – sans oublier les profanations iconoclastes dont elle a pu faire l’objet.
« La Joconde finira-t-elle par disparaître derrière le symbole qu’elle est devenue ? » se demande l’auteur. Ce court essai, extrêmement stimulant, ravira tous les esprits curieux en les invitant à porter un regard neuf sur une œuvre qui, paradoxalement, à force d’être reproduite, a fini par devenir invisible.