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Présents de Paco Cerdà, les vaincus reprennent enfin la parole

Paco Cerdà, Présents. Éditions Gallimard, 23/04/2026. 384 pages, 24€.

L’Histoire de la Guerre d’Espagne n’est pas encore totalement refermée. Paco Cerdà poursuit son œuvre littéraire à la frontière du roman, de l’enquête historique et de la chronique documentaire. Il fait entendre les voix ensevelies derrière les grands récits officiels. Le titre du livre reprend ironiquement le cri phalangiste « ¡Presente! », utilisé pour invoquer les morts du mouvement fasciste comme s’ils continuaient à guider les vivants. L’auteur retourne cette formule contre la logique même de l’oubli : les véritables « présents » ne sont pas seulement ceux que le pouvoir célèbre, mais aussi tous ceux qu’une histoire officielle a voulu effacer.

Le paradoxe que révèle le livre est saisissant. Tandis qu’un mort bénéficie d’un immense hommage national, des milliers d’autres morts restent abandonnés dans des fosses communes, privés de nom et de reconnaissance. Paco Cerdà analyse avec une grande finesse cette transformation d’un individu en symbole. Il montre comment les régimes autoritaires utilisent les funérailles, les monuments, les cérémonies et les récits héroïques pour imposer une vision du passé. La procession funéraire devient ainsi une véritable représentation théâtrale du nouvel ordre franquiste. L’auteur cherche à comprendre les mécanismes par lesquels une société construit ses mythes et ses oublis. Son approche rejoint les réflexions de Paul Ricœur sur la mémoire collective : une société ne peut avancer sans reconnaître les blessures du passé, mais elle doit également éviter que la mémoire devienne une nouvelle forme d’affrontement.

La Guerre d’Espagne : une fracture qui ne s’est jamais totalement refermée

Entre 1936 et 1939, la période fut à la fois une guerre civile, une révolution sociale, un affrontement idéologique international et le prélude aux grandes fractures européennes qui allaient conduire à la Seconde Guerre mondiale. L’Espagne républicaine, issue des élections de 1931, portait un projet de transformation profonde : réforme agraire, modernisation de l’État, développement de l’éducation, séparation de l’Église et de l’État, émancipation sociale. Elle suscita de fortes oppositions parmi les conservateurs, monarchistes, militaires et une partie du monde catholique. Le soulèvement militaire du 18 juillet 1936 plongea le pays dans trois années de guerre. La victoire franquiste en avril 1939 ne mit pas fin au conflit mémoriel. Elle imposa pendant près de quarante ans une interprétation officielle de la guerre ; celle d’une « croisade nationale » – saluée par Pie XII – contre le communisme et la décadence républicaine. Les morts du camp franquiste furent honorés publiquement ; ceux du camp républicain furent condamnés au silence.

José Antonio Primo de Rivera : de l’homme au mythe

Paco Cerdà montre comment l’image de José Antonio Primo de Rivera a été transformée après sa mort, fondateur de la Phalange et figure des années 1930 marquée par les mouvements fascistes. Pour les Phalangistes, il n’est plus seulement un homme. Il devient un martyr. Le franquisme le récupère et l’intègre dans une mythologie nationale mêlant religion, sacrifice, héroïsme militaire et exaltation de la mort. Arrêté à Alicante au début de la guerre, il fut exécuté par les autorités républicaines en novembre 1936. En 1939, quelques mois après la victoire franquiste, les restes de José Antonio Primo de Rivera, sont exhumés du cimetière d’Alicante et transportés jusqu’au monastère de l’Escurial. Cette procession funéraire de presque 500 kilomètres, est organisée pendant onze jours et dix nuits, devient une immense mise en scène politique destinée à construire le mythe fondateur du nouveau régime. Les vainqueurs organisent un imaginaire face aux vaincus : prisonniers, fusillés, exilés, instituteurs révoqués, travailleurs forcés, familles brisées par la répression. Le titre Présents prend alors tout son sens. Avec la procession l’auteur restitue chaque étape, chaque visage, chaque détail faisant ressentir la violence d’une époque où la politique se transformait en spectacle et où les mots eux-mêmes devenaient des armes. À travers le cortège autour de sa mémoire, l’auteur révèle le mécanisme d’une mémoire officielle. Franco s’est servi de José Antonio, bien que la relation entre les deux hommes était plutôt complexe, et le Caudillo ne l’avait pas en haute estime. Il contredit une autre parole « Ausente ! ». Ceux que le franquisme voulait effacer continuent d’habiter la mémoire collective. Ils sont « Presentes ! »

Une écriture contre l’oubli

L’auteur transforme cet événement historique en une méditation universelle sur la mémoire. La dictature franquiste n’a pas seulement détruit les corps, elle a cherché à contrôler les récits, à imposer une hiérarchie entre les morts dignes d’être honorés et ceux condamnés au silence. Ce cortège funèbre devient une sorte de théâtre macabre où le nouveau pouvoir célèbre sa victoire tandis que, dans l’ombre, une autre Espagne disparaît. Il explique comment le franquisme a utilisé les symboles religieux, impériaux et héroïques pour construire une mythologie politique. La mort d’un homme devient la naissance d’un imaginaire national fondé sur le sacrifice, la revanche et l’exclusion.

Le roman d’une Espagne déchirée

Le récit ne réduit pas l’Espagne de 1939 à un affrontement abstrait entre deux camps. Il restitue une société dévastée, traversée par les blessures, les illusions et les fidélités contradictoires. Le personnage de José Antonio apparaît comme une figure transformée en instrument de propagande. Comment une mémoire particulière réussit-elle à occuper tout l’espace public ? Face à cette construction mythologique, il oppose une autre forme de présence : celle des anonymes. Les vaincus ne sont pas seulement les victimes d’une histoire terminée. Ils sont ceux qui continuent à interroger le présent.

L’ouvrage dépasse largement le cadre espagnol

Le livre rejoint les grandes œuvres européennes consacrées aux traumatismes du 20e siècle : la Shoah, les dictatures d’Amérique latine, les totalitarismes communistes ou fascistes. Partout revient la même question. Comment une société peut-elle vivre avec ses morts lorsque ceux-ci n’ont pas reçu justice ni reconnaissance ? Il nous fait penser à un récit ancien de Alejo Carpentier, El recurso del método. Le texte narre l’histoire du dictateur d’un pays archétypal hispano-américain. L’espace géographique est cependant une invention extrêmement particularisée, synthèse de divers pays latino-américains, qui forme un imaginaire géographique. Pour Paco Cerdà l’enjeu n’est pas de rouvrir indéfiniment les blessures du passé, mais de permettre une mémoire plus juste, capable de rendre une place aux absents. Le récit dialogue avec une tradition espagnole incarnée par des écrivains comme Manuel Rivas, Javier Cercas ou Antonio Muñoz Molina ; celle d’une littérature qui tente de comprendre comment les traces du passé continuent de modeler le présent.

À côté du cercueil de José Antonio avance une autre mémoire : celle des vaincus

Tout au long du trajet, l’auteur fait apparaître les destins brisés par la guerre et par la répression franquiste : militants républicains, intellectuels, ouvriers, enseignants, résistants, familles séparées par l’exil ou par la prison. Le livre fonctionne sur un remarquable principe de contraste. À la grandeur mise en scène du cortège officiel répondent les existences anonymes de ceux qui disparaissent sans cérémonie. La littérature devient alors un acte de justice symbolique. Elle ne remplace pas l’histoire, mais elle lui redonne des visages. La mémoire n’est pas une vengeance. Elle est une exigence de vérité. Son approche rappelle, là encore, les analyses du protestant Paul Ricœur sur la mémoire blessée : une société ne peut véritablement avancer qu’en reconnaissant les blessures qui la constituent.

La fin de la guerre n’est pas la fin de la violence

Présents est plus qu’un récit sur les débuts du franquisme. C’est un livre sur la responsabilité de la mémoire, qui rappelle avec force qu’une nation ne se construit pas seulement autour de ses héros proclamés, mais aussi autour de ceux qu’elle a tenté d’oublier. Dans une Espagne encore traversée par les débats sur la mémoire historique, son œuvre apporte une contribution majeure. Elle ne cherche pas à remplacer une mémoire par une autre, mais à restituer la complexité humaine derrière les récits officiels. Son projet est de faire revenir les absents (« ausentes ») parmi nous. Les morts anonymes, les vaincus silencieux, les existences brisées deviennent enfin des présents.

La victoire franquiste inaugure une longue période de répression politique, d’épuration administrative et d’imposition d’une mémoire officielle. Depuis la mort de Franco en 1975, l’Espagne a connu une transition démocratique souvent présentée comme un modèle. La Constitution de 1978 a permis la reconstruction des institutions démocratiques et la réconciliation nationale. Cependant, cette transition s’est longtemps accompagnée d’un « pacte du silence » autour des crimes du franquisme. Beaucoup de familles ont continué à rechercher les restes de leurs proches disparus. Les débats autour de la mémoire historique ont ressurgi avec force au 21e siècle. L’Espagne contemporaine porte encore les traces de cette histoire. Elle a aussi laissé longtemps dans l’ombre certaines questions : les fosses communes, les disparus, la reconnaissance des victimes du franquisme. Des textes comme la loi de « mémoire démocratique » ont cherché à reconnaître les victimes de la dictature, mais la question demeure sensible. Comment transmettre une histoire douloureuse sans raviver les divisions ?

La véritable réconciliation ne repose pas sur l’oubli, mais sur une mémoire capable d’accueillir toutes les victimes. Une guerre civile ne s’achève jamais complètement lorsque les armes se taisent. Elle continue dans les familles, dans les paysages, dans les silences transmis de génération en génération.

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