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Quand il fait triste Bertha chante – Rodney Saint-Éloi

Les hommages à la mère disparue ne manquent certes pas en littérature. L’exemple le plus fréquemment cité reste “Le livre de ma mère” d’Albert Cohen. Mais on peut préférer des textes plus courts, plus légers, des épanchements moins culpabilisés…
On pense à “Ma mère du nord” de Jean-Louis Tournier, teinté de tendresse et de poésie. Ou au devoir de bonheur que s’accorde Eric-Emmanuel Schmitt dans “Journal d’un amour perdu”. Ou encore à la sobriété du récit de Simone de Beauvoir dans “Une mort très douce”.
Mais quel que soit le style, l’évocation de la mère disparue consiste pour l’auteur à nous livrer sa propre histoire. Les images de l’enfant qu’on fut restent intimement liées au souvenir de la présence maternelle. Convoquer la mort et l’absence, c’est forcément faire ressurgir le passé

Rodney Saint-Éloi, a été le fils premier-né de Bertha qui espérait une fille. Pour raconter sa mère, ce qu’ils vécurent ensemble ou à distance, et la douleur du moment, il a choisi la voie de la simplicité et du dialogue.
Son récit autobiographique alterne les passages à la première et la seconde personne du singulier.
De la chronologie l’auteur se libère très vite. Il ouvre son texte sur l’annonce du décès accidentel, puis le récit des funérailles en présence des quatre enfants de la fratrie. Mais la suite est un échange dans une sorte de tête à tête privilégié alors que les cadets semblent s’être volatilisés.

Dans les chapitres brefs se mêlent les souvenirs familiaux, l’expression du deuil, des poésies et des légendes. Il va en émerger un très beau portrait de femme, courageuse et indépendante. Et le titre retenu s’appuie sur l’oxymore pour témoigner de la force d’un caractère : “Quand il fait triste, Bertha chante”.
Face à l’adversité, Bertha oppose inlassablement au fil des ans, la beauté altière de son corps dont elle dispose généreusement. Mais aussi la vaillance de ses jambes pour actionner la machine à coudre qui fait vivre les siens.
Elle a connu la misère de sa terre natale, Haïti, le pays bleu “le pays pourri”, considéré comme “le plus pauvre des Amériques”. Elle a connu la lâcheté des hommes qui engrossent et abandonnent. Mais Bertha a la joie, elle a la foi, elle a l’amour !
Les années de dictature de la dynastie Duvallier, les exactions commises par les redoutables “Tontons Macoutes” ont fait fuir les voisins vers les USA et le Canada. Bertha vivra l’exil à New York.
Mais à ses funérailles se rejoignent les immigrés du quartier de Bois Cochon : “Les gens du pays pourri détestent mourir à l’étranger… La mort, là-bas, au pays où est planté leur ombilic, c’est un tout autre rituel…”

Fils d’Haïti, et fruit du hasard, Rodney Saint-Éloi s’est découvert très jeune une passion pour l’écriture. Il n’a jamais rompu les liens avec “le pays bleu”, mais a fini par le quitter, lassé par les soubresauts et les dérives d’une démocratie vacillante. Il s’y trouvait pourtant au moment du séisme meurtrier de 2010.
Poète, essayiste, romancier, académicien, en une trentaine d’années il nous a offert une remarquable production littéraire, essentiellement poétique. On lui doit aussi la création de deux maisons d’édition : “Mémoire” à Port-au-Prince en 1991, et “Mémoire d’encrier” en 2003, au Québec où il vit depuis 2001. Elle est rapidement devenue la référence pour la libre expression des minorités.

L’œuvre et le charisme de Rodney Saint-Éloi dépassent très largement les frontières du pays d’origine et celles de son pays d’accueil. L’émouvant “Quand il fait triste, Bertha chante” nous offre de lui l’image d’un homme à la fois façonné par la tendresse d’une mère et déchiré par ses multiples éloignements.
C’est donc surtout avec l’aide de la lecture et ses propres dons littéraires qu’il construira sa vie.
Celui qui fut d’abord le fils de Bertha peut le dire : “Ce fils vivra pour donner un sens à ton existence et prolonger les rêves que tu as esquissés”.

Christiane SISTAC
articles@marenostrum.pm

Saint-Éloi, Rodney, “Quand il fait triste Bertha chante”, Ed. Héloïse d’Ormesson, 20/01/2022, 1 vol. (262 p.), 19€.

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

Et pourtant, La Petite Vie d’Antoine Cargoet réussit ce miracle : faire résonner l’universel dans le murmure du personnel. Premier roman d’une maîtrise rare, ce récit retrace, avec pudeur et intensité, l’histoire d’un fils qui, face à la disparition de son père, tente de recoller les morceaux d’une mémoire ordinaire et pourtant essentielle. Rien de spectaculaire ici — juste des instants vrais, une lumière jaune sur un salon, des trajets en voiture, des films partagés en silence.

Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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