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Tireur embusqué – Jean-Pierre Gorkynian

Comment se reconstruire après l’enfer ? C’est la question qui se pose à Shams, un adolescent qui a connu la guerre civile en Syrie. Il vivait à Alep. Cette ville magnifique, devenue un tas de ruines, fut la proie des pires combats de rue et des bombardements par les avions russes et syriens. Laissant son père sur place, Shams a pu échapper à cet enfer en rejoignant Montréal pour habiter chez sa tante. Il tente de se réhabituer à ce que l’on peut appeler une vie normale qui ne manque pas de le surprendre :

Tout est désarmant de simplicité ici. Les écoles sont accessibles, les profs attentionnés, tout est mis en place pour garantir à chacun une chance de réussite.

Certes sa condition d’exilé est moins dure que pour d’autres. Il a un toit, des papiers, il est scolarisé, il semble à l’abri du besoin financier en raison des ressources de sa famille. Il n’a pas eu besoin de risquer sa vie en traversant la mer dans une embarcation suicide. Mais il est terriblement marqué par ce qu’il a vécu, et il garde en lui une violence et une agressivité qui ne demandent qu’à exploser.

En rentrant chez moi, j’ai envie de tout saccager. J’enfonce la porte de ma chambre, et me mets à tout foutre par terre, comme un fou, comme un possédé. Tout y passe : les skis, les livres, les cassettes et le sac à dos de ma tante.

Pour tenter de réguler cela, l’aide d’un psychothérapeute est nécessaire, mais on a le sentiment que, lorsque Shams accepte de lui raconter son vécu, celui-ci a du mal à supporter ce qu’il entend.
Comme il nous est difficile d’entendre Aya, autre exilée syrienne, veuve d’un fanatique islamiste lorsqu’elle parle des malheurs de sa famille.
Shams apprend les codes de son pays d’accueil, mais sa tête et son cœur sont restés en Syrie.
Chaque moment de la journée est pour lui l’occasion de comparer la banalité de sa nouvelle vie avec ce qui se passe à Alep, en regrettant de l’avoir quittée.
Il a conscience de la précarité des choses de la vie. Il sait que tout peut disparaître du jour au lendemain.
Il se lie d’amitié avec Kevin, petit trafiquant de drogue, qui n’est pas complètement intégré dans le système canadien. Il est comme lui un peu paumé. Un lien fort se crée entre eux et Kevin ira très loin pour le soutenir.
Ce livre nous amène à une réflexion sur la violence à laquelle sont soumis les hommes et son influence sur leur comportement. On peut constater qu’à des degrés divers, elle existe partout et pas seulement dans des zones de guerre. À Montréal aussi, les rapports peuvent être d’une violence extrême. Est-elle inhérente à la nature humaine ? Est-elle dans les sociétés parce qu’elle est dans l’homme ou est-ce l’inverse ? L’histoire de Shams illustre ce qu’est la condition d’exilé et les difficultés que rencontre celui qui arrive chargé de “lourdes valises” pour s’intégrer dans une société différente.
Shams arrivera-t-il à survivre ? Probablement, mais à quel prix ?

Un monstre en moi me dévore. Si la guerre m’a épargné, lui finira bien par m’achever. J’ai beau m’assener des coups, il ne faiblit pas.

Comme l’a décrite Boris Cyrulnik, la résilience humaine permet de surmonter de nombreux traumatismes, mais pour Shams le chemin semble long et difficile.

Robert MAZZIOTTA
articles@marenostrum.pm

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

Et pourtant, La Petite Vie d’Antoine Cargoet réussit ce miracle : faire résonner l’universel dans le murmure du personnel. Premier roman d’une maîtrise rare, ce récit retrace, avec pudeur et intensité, l’histoire d’un fils qui, face à la disparition de son père, tente de recoller les morceaux d’une mémoire ordinaire et pourtant essentielle. Rien de spectaculaire ici — juste des instants vrais, une lumière jaune sur un salon, des trajets en voiture, des films partagés en silence.

Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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