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Trésor enfoui et mémoire coloniale dans “Une île à l’envers”

Léa Arthemise, Une île à l’envers, Héliotrope, 09/01/2026, 160 pages, 18€

Sur un caillou volcanique battu par les cyclones, un homme creuse la roche à s’en briser les os. Il cherche le trésor d’un pirate pendu en 1730. À ses côtés, une femme qu’on surnomme le diab s’éclaircit le visage à l’éponge et prépare, dans l’ombre, le casse de sa vie. Avec Une île à l’envers, Léa Arthemise compose un roman d’aventures et de mémoire : la légende pirate, le récit familial et la matière coloniale s’y nouent, portés par une langue dense, salée, qui n’élude ni la tendresse ni la brutalité.

Le pirate, le chercheur d'or et le diab

Léa Arthemise construit son roman sur un entrelacement de fils narratifs qui se répondent par-delà les siècles. Il y a d’abord l’histoire d’Olivier Levasseur, dit La Buse, pirate natif de Calais, qui écume les Caraïbes puis l’océan Indien au début du XVIIIe siècle avant de s’emparer d’un fabuleux trésor portugais au large de l’île Bourbon. Il y a ensuite l’enquête de Charles de La Roncière, historien et conservateur à la Bibliothèque nationale, qui se jette dans le décryptage d’un mystérieux cryptogramme dans les années 1930. Et il y a, deux cents ans après la pendaison du forban, Jo, Elî Joseph, fils d’une “femme-poisson” et d’un “idiot”, représentant en assurances le jour, chercheur de trésors obstiné le reste du temps, qui pioche sans relâche dans les ravines de La Réunion. Le récit saute d’une époque à l’autre sans perdre son fil ; un simple astérisque suffit à déplacer l’horizon, comme un virement de bord. Léa Arthemise entremêle les épisodes de piraterie, l’abordage du vaisseau portugais, la prise du trésor du vice-roi des Indes, la scène d’exécution, et les chapitres consacrés à Jo et Léone, ce couple improbable marié le 6 septembre 1958 par des bonnes sœurs plus zélées que discrètes.

Car le personnage le plus magnétique du livre, c’est Léone. Le diab. Née “sur un matelas de paille”, élevée chez les sœurs, elle “rote, crache, montre les dents comme un animal”. Belle, féroce, irrécupérable. Léa Arthemise la déploie par strates : la jeune femme sauvage qui fait fondre les bonshommes, l’employée de la Banque nationale qui observe tout, la femme qui, dans le secret de la nuit, se frotte le visage à l’éponge pour se blanchir la peau. Et face à l’obsession de Jo, le roman ne romantise rien : il dit la domination, la violence intime du couple, sans détour. Ce blanchiment, mis en scène dans la salle de bain, résonne alors comme un geste de survie autant que comme une blessure, reliée à une histoire longue de la peau, du désir et de la hiérarchie coloniale.

Nénène raconte, les enfants écoutent

Le récit bascule lorsqu’on entre dans le regard des enfants de Jo et Léone. La petite fille et le petit garçon voient le monde à travers les yeux de Nénène, leur nourrice, présence centrale du roman, qui recoud les femmes blessées dans l’arrière-boutique d’un salon, appelle les enfants “mon marmay” et, le soir, leur raconte l’histoire du pirate au nom d’oiseau pour les endormir. C’est par sa voix que le procès de La Buse du 7 juillet 1730 nous parvient, entremêlé à celui des esclaves Antoine et Thérèse, condamnés le même jour, faisant de cette date un point de compression de toute la violence coloniale. Léa Arthemise tisse ici une oralité tenue : un créole qui travaille le français sans surcharge, où les mots “moukate”, “gramoune”, “piman” apportent, à eux seuls, la texture d’un monde.

L'exil et ses fantômes

La seconde partie du roman, titrée L’Exode, opère un déplacement radical. On quitte le volcan pour les allées d’un IKEA de Villiers-sur-Marne, les longères bretonnes balayées par la tempête Lothar, les pavillons Bouygues et leurs haies de thuyas. France et Gilles, devenus adultes, portent dans leurs vies métropolitaines la marque de l’île. France serre les dents aux remarques de Jean-Guy et de ses amis sur “le folklore” réunionnais ; Gilles, le discret, tapisse les murs d’un garde-meuble avec des cartes marines et des coupures de presse sur les grandes courses au large, cherchant l’océan par tous les moyens. L’exil se dit dans les détails matériels, les petites humiliations ordinaires, les silences au téléphone entre frère et sœur, et dans la béance laissée par l’entêtement de Jo, une obsession qui ronge tout et fait payer un prix à tous. Sur toute cette construction plane la figure de Léone, vieillissante, irréductible, qui tranche un jour au téléphone d’une phrase brève, sans appel. Parce que le diab, décidément, ne se laisse jamais domestiquer.

Une île à l’envers réussit à faire d’une chasse au trésor une machine à remonter la peau, la langue et l’Histoire, sans perdre le plaisir du récit. Léa Arthemise signe une voix qui mord et qui reste : on referme le livre avec du sel sur les lèvres et l’île, encore, dans la tête.

 

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