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Un crime à donner la chair de poule – Ian Moore

Amateurs de campagne anglaise, passez votre chemin. En effet, comme l’indique le titre originel d’Un crime à donner la chair de poule, Death and croissants, l’action de ce polar à l’humour très british se déroule dans un bed and breakfast, situé dans la vallée de la Loire. Certes, trois poules baptisées Ava Gardner, Lana Turner et Joan Crawford viennent légitimer la transposition française du titre, d’autant que la malheureuse Ava, assassinée elle aussi, motive l’implication de Richard, son propriétaire, dans l’enquête policière qui va se dérouler.

En écho à toute une tradition de polars anglais

Premier tome d’une série écrite par Ian Moore, les enquêtes du Bed and Breakfast, Un crime à donner la chair de poule, malgré sa délocalisation, s’inscrit dans la lignée de romans policiers anglais contemporains, mêlant à l’enquête une dimension d’humour, comme les séries de MC Beaton, Julia Chapman ou quelques autres auteurs. L’originalité vient précisément du fait que l’écrivain, humoriste réputé en Grande Bretagne, a placé l’intrigue de son roman sur le continent, loin du sol anglais, même si le protagoniste, tout comme l’auteur qui lui aussi réside dans la vallée de la Loire, est britannique.

Des ingrédients efficaces

Un propriétaire de B and B qui s’inquiète du maintien de sa moyenne sur Trip Advisor, une femme de ménage revêche au nom évocateur, Mme Tablier, une jeune Française, Valérie d’Orçay, (un nom qui, par homophonie, évoque le célèbre musée parisien) et son inséparable chien Passepartout, qui joue à Sherlock Holmes en tirant ses déductions de la lecture des lignes de la main, ouvrent le roman. L’association d’un Anglais traditionnel, un peu guindé, et d’une extravagante Française, aboutit à un couple d’enquêteurs explosif. Il rappelle les duos de certaines comédies romantiques, fondées sur un casting d’acteurs aux caractères diamétralement opposés. Ajoutez à cela deux touristes italiens, une main sanglante apposée sur un mur, deux jumeaux qui se haïssent, et voilà le récit lancé. L’intrigue se complique avec l’irruption des rivaux du protagoniste, menant une double vie : propriétaires d’un bed and breakfast, ils pratiquent aussi l’échangisme, érigé au rang de loisir.

Jeu avec les clichés et autodérision

L’humour du roman, qui prend le pas sur l’enquête, réside dans la satire des caractères, et le regard porté par un Anglais sur la France. Peter Mayle avait popularisé la Provence Outre-Manche, Ian Moore fait connaître aux Anglais la vallée de la Loire. Il s’amuse des travers des Français, et joue avec les clichés, mais pratique aussi l’autodérision, n’hésitant pas à se moquer de son héros très british.

Un regard qui venait naturellement, sans qu’on le force, et qui disait : « De toute évidence, j’ai affaire à un débile profond ». Les profs en étaient spécialistes, les serveurs parisiens également, et toutes les Françaises qu’il avait rencontrées, songea Richard, qui pouvait être lui aussi buté s’il y mettait un peu du sien.

L’humour naît du contraste

L’opposition entre les caractères des deux héros donne aussi lieu à des situations comiques. Ainsi, lorsque Valérie fabrique un masque d’argile, destiné à camoufler leur visage, au moment de leur secrète expédition nocturne, Richard s’offusque, croyant à une manipulation de cocaïne. Plutôt timoré, il peine à se justifier devant sa femme, Claire, qui le surprend dans des situations improbables et risque de le soupçonner d’adultère. Ses doutes, ses atermoiements, sa peur du ridicule lui donnent pourtant un côté touchant et très humain.

Il était hors de question de céder un tant soit peu de terrain à Valérie. S’il acceptait de participer à cette « aventure », terme bien innocent, qui faisait beaucoup plus facilement penser à Enid Blyton qu’à l’éventuel meurtre d’un vieillard, songea-t-il était déterminé à ce que cette Valérie d’Orçay le prenne au sérieux.

Une vie sous le signe du septième art

Contrairement à Valérie, de caractère aventureux, il vit sa vie par procuration à travers le cinéma, comme en témoigne la starification de ses poules, opérée par les noms qu’il leur donne (nomen omen, chaque nom est un présage), ou les réminiscences cinématographiques qu’il ne cesse de convoquer. Mais son identification à des acteurs célèbres ne fait que le confronter à ses propres insuffisances.

S’il y avait une scène incontournable dans les virées hollywoodiennes en Technicolor des années 1950, c’était celle où l’actrice principale, en général Grace Kelly, promenait l’acteur principal, le plus souvent Cary Grant-sur des routes dangereusement sinueuses – en principe la Riviera – au volant d’une voiture de sport lancée à plein régime. C’était grâce à cette scène que le personnage féminin prenait le dessus, et que, bien que mal à l’aise, le premier rôle masculin faisait preuve d’un incroyable sang-froid. Richard se rendit alors compte – ce n’était pas la première fois —, à son grand regret, qu’il n’avait rien d’un Cary Grant.

Melvin (prénom d’acteur) Sanspoil, le fait songer à Peter Lorre, et les situations vécues le renvoient à des films. Lui-même s’interroge sur un hypothétique lieu de tournage : « Et si, poursuivit-il alors dans un élan de confiance, Le Train, 1964, Burt Lancaster. Ça vous parle ? » Sans obtenir de réponse de ses interlocuteurs, moins cinéphiles que lui.

Syndrome de Tourette cinéphilique

Incompris de son entourage, Richard « disposait d’un bagage véritablement encyclopédique, pour tout ce qui touchait aux films britanniques et américains, de la période d’avant-guerre à l’ouverture des vidéoclubs, et il avait parfois du mal à ne pas le montrer. Claire appelait ça « son syndrome de Tourette cinéphile ». Il aimerait « mettre son existence en pause », et regrette sa vie bien rangée, alors que sous sa boîte crânienne son cerveau est « en train d’effectuer des contorsions dignes du Cri d’Edvard Munch.
Valérie, en revanche, se montre totalement inculte dans ce domaine, et ignore qui est Rosa Klebb, un personnage de James Bond, qui figure tant dans les romans que les films éponymes : « Vous m’avez fait mal ! Vos chaussures sortent tout droit de chez Rosa Klebb, ou quoi ? Ce sont des Jimmy Choo, rétorqua Valérie, prenant visiblement Rosa Klebb pour une marque de chaussures de luxe, mais pas aussi luxueuses que celles qu’elle portait à cet instant. »

Best-seller en Angleterre, Un Crime à donner la chair de poule a été adapté à la télévision. De lecture aisée, ce roman policier emmène le lecteur dans les méandres d’une enquête sur les bords de la Loire, sur les pas d’un enquêteur attachant, et de sa piquante compagne. Défini comme « un savoureux cosy mystery », à savoir un roman policier se déroulant à la campagne dans une atmosphère douillette. Mâtiné d’humour, il se dégustera avec une bonne tasse de thé et quelques scones, muffins ou autres douceurs anglaises. Bonne lecture !

Moore, Ian, Un crime à donner la chair de poule, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Ariane Maksioutine, City, “Romans – Les enquêtes du bed & breakfast”, 19/01/2022, 1 vol. (316 p.), 16,90€

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