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Spiritualité et pain : un voyage culturel et religieux

Jean-Philippe de Tonnac, Le pain et le sacré – les aventures d’un panophile, Guy Trédaniel, 05/09/2024, 219 p., 18€

Jean-Philippe de Tonnac n’aborde pas le pain en simple observateur. Auteur du Dictionnaire Universel du Pain chez Bouquins et titulaire d’un CAP de boulanger, il pétrit ses réflexions avec la même attention que le boulanger de Cucugnan le fait avec son levain. Le Pain et le Sacré, véritable quête identitaire à travers ce symbole universel, nous convie à un voyage initiatique au cœur d’un univers intérieur où la symbolique du pain devient une passerelle vers le spirituel. Au fil de ses pérégrinations, entre rencontres, lectures et méditations, il s’interroge sur ce qui fait d’un simple aliment quotidien une substance sacrée, capable de nourrir à la fois le corps et l’âme. Et c’est cette même question qui a traversé naguère son roman, Azyme, centré sur la figure de la femme qui pétrit les matsot pour le dernier repas du Christ. De l’ombre des fournils aux lumières des textes sacrés, Jean-Philippe de Tonnac éclaire avec une sensibilité et une véritable passion ce lien intime et ancestral entre le pain et le sacré.

Le pain, cet aliment à la croisée des mondes

Le Pain et le Sacré.  L’association de ces deux mots sur la couverture de l’ouvrage de Jean-Philippe de Tonnac interpelle immédiatement. Quoi de plus familier que le pain, cet aliment que l’on retrouve sur nos tables au quotidien ? Et quoi de plus éloigné, en apparence, du domaine du sacré, généralement associé au divin, au spirituel ?
Pourtant, au fil des pages de ce récit profond, le lien intime qui unit ces deux univers se révèle peu à peu au lecteur. Plus qu’une simple étude historique ou technique de la boulangerie, Le Pain et le Sacré est un voyage initiatique à la découverte de l’essence même de cet aliment universel. Symbole chargé d’une multitude de sens, il se dévoile ici comme un formidable vecteur de réflexion sur le monde, sur l’homme et sur sa place au sein de la création.

Le pain de la Terre : un héritage millénaire

Jean-Philippe de Tonnac nous emmène d’abord aux sources de cette longue histoire, retraçant la généalogie du pain depuis ses origines mystérieuses. La domestication des céréales, la naissance de l’agriculture, les techniques ancestrales de mouture, de fermentation et de cuisson, autant d’étapes fondatrices qui ont façonné l’humanité et nourri les civilisations.
Le pain est omniprésent, sous des formes et des compositions variées, aux quatre coins de la planète. Il est à la fois unique, reflet des cultures et traditions qui l’ont façonné, et universel, liant les peuples dans un geste ancestral commun : celui de transformer les fruits de la terre en nourriture. Il est à l’articulation du sauvage et du civilisé, de la nature et de la culture.
Jean-Philippe de Tonnac s’attache à déconstruire certaines idées reçues, notamment cette vision qui voudrait voir dans l’histoire du pain une histoire écrite uniquement par les hommes. L’auteur rappelle le rôle crucial, et pourtant longtemps occulté, des femmes dans le cycle de la production du pain, du champ au foyer, du moulin au fournil.
Cette éviction des femmes du monde de la boulangerie, si révélatrice du rapport de domination que nos sociétés patriarcales ont imposé à la création, a malheureusement relégué l’âme du pain aux oubliettes de la cuisine domestique, quand les hommes, en investissant les fournils, y ont imposé les valeurs de la performance, de la rentabilité, du profit.

Le Pain du Ciel : nourriture spirituelle et lien au divin

L’auteur aborde ensuite l’imbrication du pain dans l’univers des croyances, analysant les textes sacrés, les récits mythologiques et les pratiques rituelles qui lui accordent une dimension spirituelle. Du pain offert en sacrifice aux divinités par les premiers agriculteurs à la manne donnée par Dieu aux Hébreux fuyant l’Egypte, le pain symbolise le lien entre la Terre et le Ciel, l’invisible et le visible.
Jean-Philippe de Tonnac nous invite à réfléchir au sens profond de l’Eucharistie, cet acte central de la foi chrétienne par lequel le pain, une humble galette de farine azyme, se mue en corps du Christ, offrant aux fidèles une communion avec le divin. Est-ce la foi qui opère la transformation ou une subtile “manipulation” de la conscience ?
L’exploration de l’hypothèse, avancée par des ethnobotanistes reconnus, de l’utilisation de substances hallucinogènes dans les rituels religieux et notamment dans les mystères d’Eleusis,  suscite de troublantes interrogations. A quelle(s) substance(s) ce pain sacré pouvait-il devoir ses extraordinaires propriétés ? Laisser libre cours au champ de l’imagination tout en cultivant un salutaire esprit critique face à de telles spéculations.

Vers une “boulangerie du vivant” : une nouvelle alliance avec le blé

Fort de toutes ces connaissances et nourri par ses rencontres, l’auteur entame la troisième partie de son ouvrage en esquissant les contours d’une “boulangerie du Vivant”. C’est ici que la rencontre avec Roland Feuillas, le boulanger de Cucugnan, prend toute sa signification. Assurément un lieu unique où souffle l’esprit, et un personnage à la fois attachant et faisant montre d’une grande aura spirituelle et philosophique. Les deux hommes étaient faits pour se rencontrer. L’attention portée au temps long, à la fermentation, aux variétés anciennes de blé, aux liens entre la terre et le pain, traduit le désir de Roland Feuillas de retrouver une harmonie perdue. Il ne cherche pas à imposer sa volonté, il accompagne et favorise l’œuvre de la nature. Les stages qu’il organise dans son école attirent des passionnés du monde entier venus réapprendre à écouter la sagesse du pain. Ils descendent du pog, la colline où trône son moulin faisant face à la citadelle de Quéribus, jusqu’à la “pouponnière”, jardin où Roland cultive des blés d’autrefois, pour observer et admirer ces variétés anciennes miraculeusement conservées. Faire son pain, et le bien faire, c’est prendre conscience que la qualité du pain provient de la qualité du sol, du blé bien sûr,  mais aussi et surtout de la qualité des relations que nous entretenons avec le vivant et le monde.
Jean-Philippe de Tonnac interroge enfin la notion même de travail. Est-il réellement, comme le veut la tradition judéo-chrétienne, le fruit d’une malédiction divine consécutive à la faute d’Adam et Eve, une condamnation à manger “à la sueur de son front” ?

Le Pain de l’Avenir

Le Pain et le Sacré s’achève par une ouverture sur l’avenir. Quelle sera la place du pain dans un monde confronté aux défis du XXIe siècle, aux enjeux écologiques, à l’uniformisation des modes de vie, à la perte des repères et traditions ancestrales ? Saurons-nous nous réconcilier avec ce pain qui parle de l’humilité des gestes, de l’importance des liens, du respect du vivant ?
L’essai de Jean-Philippe de Tonnac nous laisse avec une certitude. Si le pain, comme l’espèce humaine, est parvenu à un moment charnière de son histoire, il conserve un extraordinaire pouvoir de transformation et d’adaptation. Il continue, comme il l’a toujours fait, de porter en lui l’espoir d’une nouvelle alliance entre la Terre et le Ciel, le passé et l’avenir.

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

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Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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