Jérôme Heurtaux, Le Droit international est‑il mort à Gaza ? Éditions Riveneuves, 27/11/2025, 250 pages, 12,50€
Jérôme Heurtaux, politiste et maître de conférences à l’Université Paris‑Dauphine, aborde une question d’actualité au cœur de laquelle le droit international est à la peine dans sa confrontation à la réalité du terrain dans la Bande de Gaza, depuis l’offensive militaire israélienne après le 7 octobre 2023. Le livre replace le droit international dans sa réalité politique loin d’une vision idéaliste.
Un livre qui rejoint une conviction de fond que l’auteur porte depuis toujours : essayer de comprendre et chercher la vérité historique, c’est-à-dire être aux antipodes de ceux qui prônent le « refus de savoir ». L’Université est le lieu par excellence pour analyser et interpréter les conflits internationaux. Pour lui, le sens des mots est important, or selon l’auteur « disqualifier ceux qui dénoncent les violations du droit international relève de la malhonnêteté intellectuelle ». « Nous n’avons pas à être convenables vis-à-vis d’États qui tuent sans discernement. Nous devons être convenables vis-à-vis des victimes ! J’ai écrit ce livre à partir de sources accessibles en ligne (…) N’importe qui pouvait savoir ce qu’il se passait à Gaza depuis le début. Nous savions en temps réel ce qu’il fallait savoir pour connaître l’étendue du désastre ».
Au début de l’entretien nous abordons le rôle de l’ONU.
A-t-elle encore un réel rôle à jouer ? Nous n’avons pas fêté, le 24 octobre 2025, le 80ème anniversaire de l’existence de la création de cet organisme international… « Les États issus de la décolonisation ont renforcé l’Assemblée générale de l’ONU, qui a beaucoup fait pour l’intégration de la Palestine en son sein, comme État observateur. Cette même ONU qui n’a pas pu empêcher la poursuite de la colonisation de la Cisjordanie, adopter des résolutions permettant d’arrêter le conflit, arrêter les massacres à Gaza ». « Le droit de véto dont bénéficient les cinq membres permanents du Conseil de sécurité est antinomique à l’idée de la paix. » Jérôme Heurtaux affirme cependant que l’ONU produit des données, coordonne l’action humanitaire, missionne des rapporteurs indépendants. Tout ceci alimente la connaissance sur Gaza et permet de qualifier et d’interpréter les crimes qui y sont commis.
La guerre menée dans la Bande de Gaza depuis 2023 a ravivé une interrogation ancienne mais centrale du droit international. « Gaza n’est pas seulement un théâtre de guerre, c’est aussi un test décisif pour la viabilité du droit international humanitaire et pénal contemporain. Sans application et une mise en œuvre concrète, le droit international risque de devenir un instrument sans cordes, un langage vide de sens ». Le droit international peut‑il encore fonctionner pour protéger les populations civiles et sanctionner les violations massives et observées dans la Bande de Gaza depuis l’offensive israélienne d’octobre 2023 ?
Repartons des bases. Qu’est-ce que le droit international ?
Le Droit international humanitaire (DIH) est l’ensemble des règles juridiques applicables en période de conflit armé visant à limiter les effets de la guerre, à protéger les personnes ne participant pas aux combats, et à encadrer les moyens et méthodes de guerre. Il repose principalement sur les Conventions de Genève de 1949 et leurs protocoles additionnels. Il est utile d’établir des comparaisons historiques avec d’autres moments où le droit international a été mis à l’épreuve (Tribunal de Nuremberg, Tribunaux internationaux spéciaux sur le Rwanda et l’ex‑Yougoslavie). Chaque crise majeure a contribué à développer ou réorienter les normes internationales. L’examen du droit international existant, notamment les conventions de Genève, les normes pénales internationales et les mécanismes de justice pénale (comme la Cour pénale internationale) le montre. « Les mobilisations juridiques et politiques ayant permis la qualification juridique des crimes internationaux (crimes de guerre, crimes contre l’humanité, crimes de génocide) ont été essentielles ».
Le droit reste donc un référentiel moral et juridique, même s’il est difficilement respecté.
« Il participe d’un langage commun partagé par ONG, par les institutions internationales, les juristes et l’opinion publique pour qualifier des faits comme des crimes de guerre ou les crimes contre l’Humanité ». Force est de constater que si le droit international humanitaire et le droit international pénal existent, ils sont régulièrement mis en échec par les réalités géopolitiques, ainsi que par le manque de mécanismes contraignants et coercitifs. Jamais les violations potentielles du droit international n’ont été autant documentées, et jamais leur sanction n’a semblé aussi incertaine.
Le livre de Jérôme Heurtaux aborde ainsi un sujet controversé en analysant l’état actuel du droit international face à l’une des crises humanitaires les plus graves de notre époque. Pourquoi les institutions internationales ont-elles du mal à faire respecter les normes qu’elles ont elles‑mêmes établies ? La guerre à Gaza, que l’auteur appelle « la guerre contre Gaza » est ici traitée comme le symptôme de dysfonctionnements structurels du droit international. L’universitaire analyse juridiquement le contexte gazaoui tout en se référant également au droit en tant que tel, à la science politique, à l’histoire comparée, ainsi qu’aux études internationales. La préface de Florence Hartmann, ancienne porte‑parole du Procureur du Tribunal pénal international pour l’ex‑Yougoslavie, donne un supplément d’autorité et de crédibilité à l’ouvrage.
Dans cet ouvrage Jérôme Heurtaux vérifie l’efficacité réelle du droit international face aux violations massives observées dans la Bande de Gaza après l’offensive israélienne d’octobre 2023.
Il questionne notamment la capacité des Conventions de Genève, de la Cour pénale internationale, et d’autres institutions à protéger les civils et à sanctionner les crimes de guerre. Dans le cas de Gaza, les normes internationales existent, mais leur mise en œuvre est largement entravée par les rapports de force politiques et la complexité géopolitique. Quelle est l’applicabilité réelle des normes internationales dans un contexte où des violations massives des droits humains sont documentées quotidiennement ? S’appliquent-elles à tous sans aucune distinction ? Pourquoi Israël viole-t-il le droit international sans jamais être sanctionné ? La perspective est à la fois juridique, politique et morale.
La qualification juridique de ce qui se passe à Gaza, notamment la question du génocide, n’est pas encore tranchée par la communauté internationale, en l’absence de décision de type judiciaire. L’auteur le reconnaît, tout en signalant qu’une myriade d’acteurs, de juristes et d’historiens ont conclu à un génocide à Gaza. L’auteur pose à ce sujet des questions cruciales : quelles sont les conditions minimales pour que les normes internationales gardent leur force ? Le droit international est‑il une simple « langue commune » sans pouvoir contraignant réel ? Comment réconcilier justice normative et réalités géopolitiques ? Comment le droit international peut-il (ou ne peut-il pas) répondre aux violations massives des droits humains dans les conflits contemporains ?
En définitive, ce livre questionne la force normative réelle du droit international et son efficacité face aux crises humanitaires contemporaines.
Est-il toujours d’actualité de parler d’une viabilité du droit international dans un monde de conflits asymétriques ? Gaza illustre à la fois le débat autour de cette question et lui donne une actualité sur la fragilité du droit international. Le cœur de l’analyse est que l’efficacité du droit ne dépend pas de son existence formelle, mais de sa mise en œuvre concrète : poursuites devant la CPI, saisine de la Cour internationale de Justice (CIJ), actions nationales ou encore justice dite « citoyenne ». L’auteur utilise l’exemple du débat sur la qualification de « génocide », qui suscite des mobilisations intenses mais aussi de fortes résistances politiques et diplomatiques internationales — ce qui montre les limites pratiques des cadres juridiques actuels.
L’ouvrage, que publient les Éditions Riveneuve, nous aide par sa clarté et son esprit de synthèse à mieux comprendre les défis contemporains du droit international face aux violations massives des normes humanitaires et pénales par le gouvernement et l’armée d’Israël. En faisant de Gaza un miroir des fragilités du système juridique international, l’auteur ne souligne pas simplement l’« échec » du droit, mais il invite à repenser son usage, ses limites, et les conditions de son renforcement à l’avenir. Jérôme Heurtaux tient pour vrai que la communauté internationale échoue à faire respecter les normes qu’elle s’est fixées, témoignant d’un fossé entre l’universalisme normatif et les rapports de force réels. La critique postcoloniale n’est pas mise à l’écart, bien au contraire ! Elle est un des nœuds de la problématique. L’enseignant-chercheur met aussi en évidence la tension entre universalisme normatif et réalités concrètes, illustrant le fait que le droit international n’est pas seulement un ensemble de règles, mais un outil dont l’efficacité dépend des volontés politiques et de la coopération internationale. Le droit risque-t-il dans ces conditions de subir un « désarmement durable » ?
Si le droit international n’est pas mort, son autorité est cependant fragilisée par l’absence de volonté politique des États de le faire respecter.
L’essai ne démontre pas la disparition du droit international. Il révèle plutôt une transition vers un ordre juridique où la contrainte demeure l’horizon de la légitimité politique. La guerre à Gaza apparaît ainsi comme un moment critique de la capacité du droit international à préserver ce qu’il a de plus universel face aux rapports asymétriques entre les États et les politiques criminelles de certains d’entre eux. « Sans le droit international, dit-il, la situation n’aurait-elle pas été pire qu’avec lui, même s’il n’a pas été respecté ? ». Le droit est devenu un instrument politique, vulnérable aux rapports de puissance. Sommes-nous devant une impasse ? Si Jérôme Heurtaux ne répond pas formellement à cette question, il nous permet en tout cas de réfléchir à ce nouvel ordonnancement du monde, et à la manière dont le monde répond aux violations des règles et aux crises humanitaires les plus meurtrières. Merci de nous y aider.