Clément Jeanneau et Antoine Poincaré, Gérer l’inévitable : repères face à la dérive climatique, Éditions de l’Aube, 23/01/2026, 232 pages, 20€
Lytton, village canadien de deux cents âmes, a vu son thermomètre grimper de 45 à 49,6 °C en trois jours avant de disparaître sous les flammes. Les scientifiques peinent encore à expliquer l’anomalie. C’est depuis ce vertige inaugural que Clément Jeanneau et Antoine Poincaré, fondateurs du projet Trois degrés, déploient une cartographie sensible de ce que vivre signifie quand le climat se dérobe sous nos pieds. Leur essai, ancré dans le récit et irrigué par les sciences sociales, transforme la question de l’adaptation en un enjeu de civilisation.
Chronique d’un monde qui tangue
Le geste le plus habile de cet essai tient à son point de départ : non pas les courbes du GIEC, non pas les projections abstraites, mais la scène banale d’un supermarché anglais aux étals à moitié vides, un hiver 2023 où brocolis, concombres et salades avaient disparu, où un rationnement de trois pièces par légume renvoyait les consommateurs à des souvenirs de confinement. Clément Jeanneau et Antoine Poincaré saisissent la dérive climatique par ses effets les plus concrets, ceux qui s’infiltrent dans le quotidien : la tomate indienne dont le prix est multiplié par quatre en quelques semaines, déclenchant vols à l’arraché et escortes armées sur les camions de marchandises ; le riz japonais dont le système de régulation étatique, rodé depuis des décennies, finit par craquer sous la pression conjuguée d’un été brûlant, d’une alerte séisme et du retour massif des touristes ; le jus d’orange brésilien dont le cours triple à New York entre 2023 et 2024, avant que la demande ne s’effondre parce que les consommateurs, lassés de payer, sont passés à autre chose. Le livre sait tisser ces fils apparemment disparates pour révéler un motif commun : les amortisseurs qui stabilisaient nos systèmes alimentaires, énergétiques, logistiques, perdent leur efficacité à mesure que les chocs se rapprochent et se superposent.
Quand les infrastructures lâchent, quand la politique s’impose
Mais la première partie de l’ouvrage ne s’arrête pas à l’assiette. Elle arpente méthodiquement ce que signifie travailler, étudier, habiter, se déplacer “par tous les temps”. Les auteurs racontent les livreurs Glovo en Italie, gratifiés d’une prime de 2 à 8 % pour continuer à pédaler sous 37 °C tandis que le droit du travail transalpin laisse les travailleurs ubérisés sans protection ; ils décrivent l’Uruguay, dont la capitale Montevideo a bu de l’eau salée pendant des mois en 2023, mélangée à l’eau de mer faute de débit suffisant dans les fleuves. Et puis il y a les infrastructures qui cèdent : un pont new-yorkais arrosé deux heures à la lance à incendie pour éviter que la dilatation thermique ne le bloque, la ligne Paris-Lyon-Milan fermée dix-huit mois après un éboulement en Maurienne, rouverte le 31 mars 2025, refermée dès le 1er juillet par une coulée de boue. Ce que révèlent ces cascades, c’est la vulnérabilité “étendue” des organisations : les bureaux les plus modernes de Manhattan deviennent inutiles quand les salariés ne peuvent pas s’y rendre. D’où cette idée forte, que le livre installe avec patience : “Vivre avec des interruptions de services sera sans doute l’une des nouvelles règles du jeu de la dérive climatique.”
La deuxième partie opère alors un virage décisif. Clément Jeanneau et Antoine Poincaré y posent la question que l’urgence technique tend à escamoter : “Quelle adaptation voulons-nous ?” L’adaptation, rappellent-ils en convoquant le climatologue Christophe Cassou et son “sidérant déni de vulnérabilité”, engage des choix redistributifs lourds : qui protège-t-on en priorité, à quel coût, avec quelles conséquences pour ceux qu’on ne protège pas ? Mais le chapitre le plus incisif est celui qui démonte les fausses évidences de l’adaptation naïve. Trois écueils y sont décortiqués : la fausse illusion de contrôle, illustrée par la digue écossaise de Brechin, inaugurée pour résister à une crue biscentenaire et submergée sept ans plus tard ; la maladaptation, ces mesures qui aggravent le problème qu’elles prétendent résoudre, notamment en augmentant les émissions ou en déplaçant la vulnérabilité vers les plus fragiles ; et la poursuite du business-as-usual, ce déni habillé de verdure qui consiste à ajuster à la marge sans remettre en cause les logiques qui produisent le risque. Ce garde-fou intellectuel donne à l’essai sa colérature morale : adapter, oui, mais le faire sans vigilance critique revient à maximiser le potentiel de désastre.
Détechniciser, dézoomer, décentrer
La troisième partie propose dix convictions pour orienter les politiques d’adaptation, organisées autour de trois mots d’ordre : détechniciser, dézoomer, décentrer. L’exercice aurait pu tourner au manifeste convenu ; il réserve au contraire des perspectives stimulantes, parce que chaque principe s’enracine dans les récits qui précèdent. L’une des idées les plus fécondes tient dans la formule “vivre avec plutôt que lutter contre”, qui invite à composer avec le nouveau régime climatique au lieu de s’épuiser à restaurer un état antérieur. Les auteurs rappellent qu’au moins 80 % de la ville de 2050 existe déjà, que l’urbanisme français n’a pas été pensé pour les fortes chaleurs, qu’il faudra donc “partir de ce réel pour l’améliorer, le compléter, en transformer les usages”. Penser des dispositifs safe to fail, c’est-à-dire dont on anticipe les limites plutôt que de les subir, plutôt que de promettre, comme la ministre écossaise devant sa digue neuve, que tout ira bien “pour les générations à venir”. Guillaume Simonet, cité en conclusion, donne un nom au mouvement souterrain déjà à l’œuvre : “l’adaptation silencieuse”, celle d’acteurs qui se réorganisent sans bruit, sans étiquette, à la manière de monsieur Jourdain faisant de la prose sans le savoir.
La force de Gérer l’inévitable réside dans ce double mouvement : plonger le lecteur dans des situations tangibles, souvent vertigineuses, parfois cocasses (le ministre japonais de l’Agriculture contraint de démissionner pour avoir plaisanté sur ses cadeaux de riz en pleine pénurie), puis s’élever vers la réflexion politique sans perdre le contact avec le sol. Clément Jeanneau et Antoine Poincaré ne cèdent ni au catastrophisme paralysant ni à l’optimisme de commande. Ils empruntent au philosophe Jean-Pierre Dupuy sa formule lucide, “Ce ne sera pas un bang, mais un long gémissement”, pour inscrire leur propos dans la temporalité exigeante de la dérive, ce glissement continu qui transforme l’exceptionnel en norme. Voilà ce qui rend ce livre nécessaire alors que l’adaptation climatique cherche encore ses passeurs, capables de relier la science, le terrain et la délibération collective. Ce livre en est un, et des plus convaincants.