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Deux filles : une histoire d’amour et d’art à Paris

Michel Layaz, Deux filles, Éditions Zoé, 13/09/2024, 160 pages, 17€.

J’étais impatient. Revoir enfin ma fille. Retrouver notre complicité. Contempler ensemble ce que personne d’autre ne voyait.

En de brèves phrases, le père qui attend sa fille de retour d’un long voyage en Asie, exprime toute la force de son sentiment. Sauf que sa fille, Sélène, revenue aux côtés d’Olga, sa compagne, n’est plus seule et va susciter en emménageant dans le logis paternel un ménage à trois aussi troublant que réjouissant.
Telle est l’intrigue imaginée par un narrateur suisse, Michel Layaz, qui va passionner le lecteur tant par sa construction atypique que par un volet de suspense original et subtil. Pourquoi, par exemple, dès le premier contact avec l’amante de sa fille, le père divorcé a-t-il un mauvais pressentiment ?
Rien à voir, a priori, avec la passion homosexuelle de ses deux locataires, mais il y avait autre chose souligne l’auteur.

Au-delà des apparences et des comportements. Au-delà des paroles et de la bonne humeur. Un début de malaise. Insidieux. Quelque chose d’imperceptible était venu me troubler, une sorte de proximité indéfinissable de Sélène à moi. J’ai tourné la tête ailleurs. On l’ignore, mais l’évidence n’est jamais simple à discerner.

Une lumière trouble

Freud parlait d’une « inquiétante étrangeté » pour désigner l’angoisse face à des réalités familières qui prennent tout à coup un visage insolite. C’est cette lumière trouble qui va progressivement environner le récit qui s’étoffera ensuite par le truchement de divers protagonistes. A commencer par Amandin, un SDF au corps osseux et aux membres racornis vagabondant dans le quartier, plébiscité par ses dessins oniriques dont les œuvres finiront par être exposées dans une grande galerie d’art.
Puis, au gré d’un reportage que le père cameraman avait à faire sur la transhumance, mille rencontres vont se succéder.
Pêle-mêle, il y aura celle du marcheur professionnel errant sans but précis durant des kilomètres et l’histoire de Marin plus tard, lassé de s’user à la tâche dans sa ferme, auxquelles vont s’entremêler les coups de cœur d’une influenceuse de l’Art Brut ainsi que des incursions dans l’histoire de l’art avec Marcel Duchamp, Delacroix ou Rembrandt.
Une longue tresse d’aventures émaillée de portraits émouvants dans les vignes du Lavaux et les alpages en Gruyère, où la personnalité des héroïnes va se manifester notamment lors d’un séjour à la ferme.

L’entre-deux de l’existence

Sélène en a profité pour déclarer sa flamme aux panais et aux artichauts, aux patates douces et aux potirons, aux côtes de bette et aux pois mange-tout. Elle usait d’images cocasses, agitait les bras comme la grande cheffe d’orchestre autoproclamée des champs et des potagers. Elle annonçait le règne prochain des fleurs, des fruits et des légumes. Rien ne devait piétiner les joies terrestres. Et chacun d’entre nous y est allé de sa vision de la joie et des plaisirs.

Fait de phrases sans fioritures et de jolies métaphores, le récit se poursuit dans une lumière d’innocence jusqu’à ce que le destin ne fasse tout basculer.
Sous les notions de stérilité, d’une lecture attentive de la loi sur la PMA (procréation médicalement assistée), une menace s’insinuera. Faite d’impressions d’abord, puis de présages de coïncidences qui vont accentuer le malaise.
Si l’on comprend vite que l’amour n’est pas en cause, l’angoisse éprouvée par le père et les jeunes femmes gagnera en intensité. Mais on n’en dira pas davantage pour ne pas gâcher l’intérêt du lecteur.
Tel quel, ce court roman à l’écriture aussi ciselée que réaliste, reste un ouvrage passionnant qui, en explorant avec délicatesse ces moments d’entre-deux de l’existence, contient tous les ingrédients d’une très bonne littérature.

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