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L’histoire peut-elle encore sauver la démocratie dans notre monde troublé ?

Jean-Frédéric Schaub, Le passé ne s’invente pas, Albin Michel, 14/01/2026, 234 p., 19,90 €

Un historien de l’EHESS part en guerre contre la déréalisation du monde. Le passé ne s’invente pas déploie, en six chapitres denses, une réflexion sur les conditions auxquelles la connaissance historique peut demeurer un rempart de la démocratie. Falsification numérique, instrumentalisation politique, séduction littéraire : Jean-Frédéric Schaub cartographie les trois registres du rapport au passé et défend, avec une combativité prudente, la nécessité de les distinguer.

Constantine en guerre : Le huis clos oppressant de Leïla Marouane

Le roman s’ouvre sur un seuil, celui d’une maison de Constantine assiégée par l’Histoire. Nous sommes en 1999, à l’instant T où le pays bascule vers la “Concorde civile”, mais où la peur reste le métronome du quotidien. Leïla Marouane déploie une topographie de l’enfermement : de la maison familiale aux casernes de l’Oranie, en passant par les appartements barricadés, l’espace se rétrécit autour des corps.
Cette chronique d’un huis clos national dépasse le cadre historique pour devenir une chambre d’écho des névroses collectives. La menace n’est pas seulement celle des groupes armés ou des barrages militaires ; elle est diffuse, inscrite dans les regards et les silences. L’auteure capte magistralement cette atmosphère poisseuse où l’extérieur est un danger mortel et l’intérieur une prison étouffante, transformant la ville des ponts en un labyrinthe sans issue.

L'ère du faux instantané : deepfakes, post-vérité et métier d'historien

Jean-Frédéric Schaub ouvre son essai par une mise en tension : la révolution numérique a transformé la nature même de la falsification. Là où les faussaires d’antan, qu’il s’agisse de Konrad Kujau forgeant les prétendus journaux intimes d’Hitler ou de l’ébéniste Bruno Desnoues fabriquant du mobilier XVIIIe siècle dans son atelier gascon, devaient déployer un savoir-faire considérable, l’intelligence artificielle permet de produire des images d’une vraisemblance confondante en quelques secondes. L’exemple retenu par Jean-Frédéric Schaub frappe par sa précision : Damien Rieu, candidat du parti Reconquête aux législatives de 2022, diffuse sur le réseau X un tableau entièrement fabriqué par Midjourney pour illustrer la traite esclavagiste à Zanzibar, assorti de cette légende inventée : “Les négriers arabes attiraient les enfants avec des dattes.” La création de traces inventées du passé se trouve désormais au bout du clavier de n’importe quel internaute, “à partir d’un seuil de compétence réduit à presque rien”.

Jean-Frédéric Schaub pousse l’analyse au-delà du diagnostic technologique. S’appuyant sur la distinction forgée par Harry Frankfurt entre le mensonge et le bullshit, il montre que la post-vérité contemporaine vise non plus à imposer un récit unique, mais à produire une indifférence généralisée à l’égard de la vérité. Pascal Engel, dont la réflexion sur la production sociale de l’ignorance irrigue l’ensemble de l’ouvrage, et Gérald Bronner, forgeur du concept de “scepticisme opportuniste”, fournissent les outils conceptuels pour articuler crise épistémologique et crise démocratique. Mais le diagnostic serait incomplet sans le deuxième chapitre, consacré aux mutations du métier d’historien, qui constitue la charpente méthodologique du livre. L’auteur y sonde la primauté de la compétence linguistique héritée de la philologie, l’exigence de maîtriser les langues des sociétés étudiées (y compris contre la facilité postcoloniale qui s’en remet aux seules langues dominantes), la réception française du Linguistic Turn, et la question, corrosive, de la “positionalité” du chercheur, cette injonction à décliner son identité sociale avant toute prise de parole, dont il mesure les effets ambivalents sur la production du savoir.

Invoquer, commémorer, légiférer : les usages politiques du passé

Jean-Frédéric Schaub opère une distinction décisive entre trois registres qu’il refuse de confondre : la production scientifique de connaissances, l’invocation politique du passé au service de la citoyenneté, l’évocation artistique par la littérature. L’auteur consacre des pages vigoureuses aux politiques mémorielles françaises, depuis le discours de Jacques Chirac au Vél’ d’Hiv en 1995, qui rompit avec le mythe gaulliste d’une France unanimement résistante, jusqu’aux vingt-trois hommages au Panthéon sous la présidence Macron. Jean-Frédéric Schaub détaille la tentative avortée de Nicolas Sarkozy, en 2009, de lancer un débat sur l’identité nationale, dont l’échec tient à l’absence de modération d’un forum en ligne envahi par des propos xénophobes.

L’historien se montre incisif sur les lois mémorielles (Gayssot, Taubira, génocide arménien), dont il analyse les ambiguïtés sans trancher de façon dogmatique, préférant exposer la tension entre mémoire législative et liberté de la recherche. On retient sa critique de la place disproportionnée des commémorations militaires dans le paysage mémoriel français : alors que l’attribution du prix Nobel de physique à Michel Devoret ou du prix de la Banque de Suède à Philippe Aghion n’a guère suscité de communication publique, Jean-Frédéric Schaub rappelle que “se donner les réussites des scientifiques et des ingénieurs comme autant de raisons de fierté partagée est, à tout prendre, bien moins chauvin que réchauffer le souvenir d’une France de mille ans”. Le propos s’enrichit d’un contrepoint international : la falsification historique pratiquée par Vladimir Poutine, les directives de Donald Trump à l’encontre du Smithsonian, qui dessinent le portrait d’un monde où l’instrumentalisation du passé devient arme de destruction des libertés.

Science, littérature, vérité : les ordres qu'il faut savoir séparer

Les chapitres sur la littérature puis sur l’épistémologie de l’histoire forment la pointe la plus acérée du raisonnement. Jean-Frédéric Schaub convoque un large spectre de références, de Paul Bénichou théoricien du “sacre de l’écrivain” au Nobel 2025 László Krasznahorkai, en passant par Roberto Bolaño, Patrick Modiano, Philip K. Dick ou Orhan Pamuk. L’analyse de 2666, dont les trois cents pages sur les féminicides de Ciudad Juárez produisent un effet “hypnotique” éloignant le lecteur de toute confrontation rationnelle avec les faits, porte une charge argumentative précise : que les autorités mexicaines aient censuré l’enquête journalistique de Sergio González Rodríguez tout en laissant circuler le roman le confirme, la fiction agit sur un autre plan que celui de la connaissance vérifiable. Le Dora Bruder de Patrick Modiano offre le contrepoint : un écrivain qui refuse de se faire ventriloque, accumulant les documents sans inventer les sentiments de la jeune déportée dont il traque les traces. Philip K. Dick, dans Le Maître du haut château, pousse le vertige plus loin, puisque le triple emboîtement de dystopies interdit “que l’on puisse tenir sa dystopie pour un exercice de démarquage contrôlé du réel”.

Le dernier chapitre arrime le propos à une thèse philosophique assumée : la vérité constitue, selon la formule de Pascal Engel, “une norme de l’enquête”, et renoncer à cette norme revient à abandonner le champ social à “un espace structuré uniquement par le pouvoir”, comme l’écrivait Bernard Williams. Jean-Frédéric Schaub articule ontologie, épistémologie et technologie pour fonder la scientificité de la discipline, sans céder à l’alternative stérile que Roland Barthes avait formulée entre formalisation intégrale et imaginaire assumé. On relèvera toutefois une tension féconde dans l’essai : Jean-Frédéric Schaub revendique une position “aux antipodes du global”, inscrit dans un dialogue principalement européen, tout en formulant des propositions qui se veulent universellement valides ; et sa propre définition de la description du passé comme “fragile ou, plus exactement, ténue”, où le “déséquilibre entre nos connaissances et notre ignorance demeure accablant”, introduit une modestie qui nuance, sans la contredire, son affirmation de la scientificité.

Dédié aux étudiants de l’EHESS, de Sciences Po, du Collège d’Europe et de PSL, “qui devront affronter les temps qui viennent”, ce livre leur transmet, par la voix de Jacques Bouveresse, un rappel sans appel : liquider la rationalité critique reviendrait à “supprimer la dernière protection dont disposent les faibles”. La conquête de l’autonomie individuelle, fruit de la socialisation et de la sécularisation, demeure une œuvre collective jamais achevée, dont la défense exige rigueur scientifique et engagement démocratique. Un livre salutaire, qui pense avec netteté ce que beaucoup ressentent confusément.

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