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La Vérité en héritage : un violoncelle survit à Auschwitz

Anita Lasker-Wallfisch, La Vérité en héritage. La Violoncelliste d’Auschwitz, Traduit de l’anglais par Jacqueline Lahana, Albin Michel, 02/01/2026, 264 pages, 9,90€

Jouer Rêverie de Schumann pour le docteur Mengele constitue l’une des images les plus glaçantes que la littérature de témoignage ait produites. Anita Lasker-Wallfisch, rescapée des camps nazis, impose par ce récit une traversée du siècle violoncelliste en bandoulière. Des salons cultivés de Breslau jusqu’à la boue de Bergen-Belsen, elle relate sans fard le parcours d’une adolescente juive devenue, par la grâce d’un instrument, la scribe musicale de l’enfer. La Vérité en héritage se distingue par une lucidité clinique qui expose, minute par minute, comment une jeune fille s’accroche à la vie par une suite de ruses, de hasards et d’une insolente ténacité.

1933–1940 : L’effritement d’un monde

Tout commence dans l’ordre feutré de la bourgeoisie de Silésie. Le père, avocat renommé, structure l’existence familiale autour de rituels inamovibles : le Kaffee und Kuchen du samedi, l’obligation de parler français le dimanche et, surtout, la musique de chambre pratiquée en quatuor. Mais les décrets du IIIe Reich viennent méthodiquement disloquer cette harmonie. Anita Lasker-Wallfisch documente cette érosion grâce à une liasse de correspondances d’époque, miraculeusement conservée et retrouvée après-guerre dans une caisse militaire, sa fameuse « boîte grise ». Ces lettres, adressées à sa sœur Marianne réfugiée à Londres, enregistrent la montée de l’asphyxie : les crachats dans la rue, les interdictions professionnelles, les inventaires humiliants où chaque petite cuillère doit être déclarée au fisc.

Le père oppose à la barbarie montante un légalisme tragique, convaincu que « les Allemands retrouveront la raison ». Cet aveuglement se brise contre le mur des quotas d’émigration américains ou palestiniens. Anita poursuit ses études de violoncelle à Berlin auprès de Leo Rostal, jusqu’à ce que la Nuit de cristal brise cet élan. L’instrument devient alors un bagage encombrant, symbole d’un statut social en dissolution, tandis que la famille tente vainement de trouver une porte de sortie vers l’Italie ou ailleurs, prise au piège d’une administration devenue machine à broyer.

1940–1943 : L’art de la ruse

L’éviction brutale de l’appartement familial jette Anita et sa sœur Renate dans la réalité du travail forcé. À l’usine de papier de Sacrau, elles choisissent l’action clandestine plutôt que la soumission. Tout en collant des étiquettes, elles fabriquent des faux papiers pour des prisonniers de guerre français et communiquent avec eux via un trou dissimulé dans la paroi des toilettes. Leur propre tentative d’évasion vers la France, sous la fausse identité de « Madeleine Demontaigne », se solde par une arrestation sur le quai de la gare de Breslau. Cet échec révèle une ironie mordante : le flacon de cyanure qu’Anita transportait pour se suicider en cas de capture avait été remplacé, à son insu, par du sucre glace grâce à la prévoyance de son ami Konrad.

Leur incarcération installe une routine grotesque. Dans sa cellule, Anita s’adonne à des tâches absurdes comme frotter le seau hygiénique (Kübel) avec du sable jusqu’à l’étincelle ou peindre des armées de soldats de plomb. Condamnées pour « faux », « aide à l’ennemi » et « tentative d’évasion », elles obtiennent involontairement le statut de Karteihäftlinge (prisonnières fichées), ce qui suspend leur extermination immédiate. Le drame culmine lors de la séparation d’avec les parents, déportés vers la fosse commune d’Izbica. Le père, occupé à finaliser ses documents administratifs jusqu’à l’ultime seconde, laisse à sa fille cet ordre d’une pudeur dévastatrice, dernier rempart de sa dignité paternelle : « Fais attention à ta manière de marcher ».

1943–1946 : L’orchestre et le chaos

L’arrivée à Auschwitz-Birkenau en décembre 1943 marque la réduction biologique de l’être : tonte, tatouage du matricule 69388, nudité. C’est ici que le violoncelle mue en outil de survie pure. Anita intègre l’orchestre des femmes, cet ensemble hétéroclite dirigé par la violoniste Alma Rosé, nièce de Gustav Mahler. Sous sa baguette exigeante, l’orchestre rythme le départ des commandos vers le travail esclave et joue pour le bon plaisir des SS venant se délasser après les sélections. C’est grâce à cette fonction qu’Anita sauve sa sœur Renate, squelettique et mourante, en parvenant à la faire nommer « estafette » (Laüferin) du camp.

Le transfert final vers Bergen-Belsen en novembre 1944 plonge les sœurs dans un néant où les repères de civilisation s’abolissent. Le typhus, la famine et l’entassement des cadavres composent le décor d’une attente interminable. La libération du 15 avril 1945 par les troupes britanniques provoque une sidération plutôt qu’une joie immédiate. Devenues « Personnes Déplacées », Anita et Renate doivent encore livrer bataille pour rejoindre l’Angleterre. Bloquées à Bruxelles, elles usent de stratagèmes inouïs : Anita rédige elle-même, sur une machine à écrire, un faux laissez-passer au nom du Capitaine Alexander, et n’hésite pas à se vieillir artificiellement de deux ans auprès de l’état-civil pour correspondre aux critères d’immigration britanniques, s’attribuant une nouvelle date de naissance qu’elle conservera quarante ans durant.

Comment raconter l'indicible sans s'y perdre ?

Ce livre constitue une pièce maîtresse de la littérature concentrationnaire. Anita Lasker-Wallfisch refuse le statut d’historienne pour revendiquer la subjectivité tranchante du témoin oculaire. En brisant le tabou du silence et en avouant la culpabilité irrationnelle du survivant, elle offre un texte d’une puissance rare. C’est un ouvrage qui affirme que la mémoire ne réside pas dans les monuments de pierre, mais dans la précision du détail vécu. Par sa retenue, son absence totale d’apitoiement et la force vitale qui l’irrigue, La Vérité en héritage s’impose comme une lecture indispensable, prouvant que même au fond du gouffre, la volonté de rester un individu demeure l’acte de résistance suprême.

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

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Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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