André-Jean Festugière, Les moines d’Orient : vies des moines d’Orient présentées et traduites du grec. Éditions Les Belles Lettres, 07/11/2025, 950 pages. 79 €
Les moines d’Orient réunit pour la première fois en un seul volume les grands travaux d’André-Jean Festugière (1898-1982), helléniste et historien de la religion, sur le monachisme chrétien oriental, initialement publiés en quatre volumes dispersés depuis le milieu du XXᵉ siècle. C’est une nouvelle publication qui rassemble en 950 pages une importante collection littéraire issue d’une étude sur plusieurs décennies. Le livre est beau. Cartonné, soigné et des pages « un peu jaunies » donnent au livre une allure belle et ancienne… L’édition comprend les traductions du grec ancien, accompagnées de commentaires philologiques et historiques, avec une préface contemporaine par Muriel Debié et Françoise Briquel-Chatonnet. Cette édition, en un seul volume, couvre les récits de vie des moines du IVᵉ au VIᵉ siècle en Égypte, en Palestine et autour de Constantinople, offrant à la fois des sources primaires essentielles et une analyse critique érudite des textes. L’édition ne se contente pas de présenter des textes. Elle les relie aux controverses théologiques, à la politique impériale, et à l’appropriation de l’ascèse dans un christianisme devenu religion d’État. Cela donne au lecteur une vision historique dynamique du monachisme, ses motivations, et ses mécanismes de construction sociale et spirituelle.
André-Jean Festugière est reconnu comme un spécialiste majeur du christianisme ancien et des textes grecs : il offre des traductions directes et précises qui permettent au lecteur de s’approcher au plus près des sources, y compris des hagiographies souvent difficiles d’accès par ailleurs. Cette étude exhaustive des Vies des moines constitue une ressource unique pour les historiens religieux, philologues et spécialistes de l’Antiquité tardive — ce qui en fait, dès sa parution, un outil de référence dans la recherche sur le monachisme oriental.
Il opère une traduction fidèle des textes grecs des Vies monastiques — un corpus essentiel pour quiconque veut étudier le monachisme primitif sans intermédiaires secondaires. Cela fait de l’ouvrage une référence indispensable pour spécialistes et étudiants en religion, histoire ancienne ou philologie grecque. L’auteur nous permet d’avoir accès direct à des documents rares, avec commentaires critiques
Les moines d’Orient réunissent des traductions et des commentaires de récits grecs sur la vie monastique en Égypte, en Palestine et autour de Constantinople. L’ouvrage se situe à la croisée de l’érudition philologique (lecture et traduction des sources anciennes) et de l’analyse historico-religieuse de l’essor du monachisme chrétien. Il replace chaque récit dans son cadre historique — théologies en débat, répercussions des controverses christologiques, rapports avec les autorités impériales et l’Église. La lecture explicative et contextualisée offre la possibilité de resituer l’émergence et le développement du monachisme en Orient. Outre l’aspect spirituel des textes, l’auteur met en lumière les conditions matérielles de vie des moines, leurs luttes intérieures, leur rapport au monde extérieur, leur manière d’affronter tentations, pénitences et même les croyances populaires.
Bien que considéré comme « un des travaux les plus marquants du XXᵉ siècle » sur ce sujet, certains analystes modernes estiment que l’auteur peut parfois présenter des interprétations historiques un peu rigides, notamment dans ses introductions où il articule culture gréco-romaine et mnémotechnique chrétienne de façon qui, à force de généraliser, risque de négliger certaines nuances ou travaux récents sur l’ascèse chrétienne. Les travaux de Festugière peuvent paraître dans telle ou telle partie du livre un peu datée et n’offrant pas des interprétations à la recherche monastique plus récente. Cela est vrai en ce qui concerne les recherches récentes et actuelles, par exemple sur les interactions entre ascèse monastique et contexte social plus large. Même si l’édition inclut une préface moderne, certaines interprétations de l’auteur reflètent encore les cadres analytiques du milieu XXᵉ siècle. Cela peut limiter l’intégration des perspectives historiographiques les plus récentes (théories comparatives avec d’autres formes d’ascèse, anthropologie des pratiques religieuses, peu de dialogue avec l’anthropologie religieuse moderne, etc.) même si l’ensemble reste solide. L’Orient chrétien ancien est exposé mais laisse un peu de côté d’autres traditions monastiques voisines ; par exemple, les monachismes syriens ou coptes dans leurs contextes linguistiques autres que le grec.
André-Jean Festugière expose la naissance du monachisme oriental (IVᵉ siècle), la valeur historique des Vies monastiques, les difficultés de lecture de ces textes (hagiographie, merveilleux, stylisation spirituelle). La distinction claire entre fait historique et construction édifiante qu’il amène est à relever. Au sujet des moines d’Égypte (Pères du désert), il reprend les d’Antoine, de Pacôme, de Macaire et les apophtegmes et récits ascétiques. Il aborde également la fuite du monde (anachorèse), le combat contre les démons et l’ascèse radicale (jeûne, silence, solitude. Il s’attache aussi à mettre en lumière le modèle égyptien comme matrice du monachisme chrétien. Les traductions précises, sobres, sans spiritualisation excessive. Il présente le désert comme espace symbolique de résistance au monde urbain impérial.
La vie autour de Saint Pacôme est une partie importante qui présente les Règles monastiques et les Vies de disciples de Pacôme. Au sujet du cénobitisme pacômien, il montre que le monachisme n’est pas qu’érémitique, mais aussi institutionnel. Le chapitre souligne une lecture fine de la tension entre liberté spirituelle et règle collective. Si chapitre clé pour comprendre l’évolution du monachisme vers des structures durables, en revanche on note peu de comparaisons avec d’autres formes de vie communautaire antiques (philosophes, écoles).
Dans le contexte international actuel, et des exactions au Proche-Orient, et en Palestine, ce chapitre intéressera plus d’un lecteur, et surtout ceux qui auront pu visiter l’exposition sur Gaza à l’Institut du Monde Arabe faisant ressortir le monachisme dans la Bande de Gaza. Le chapitre sur les moines de Palestine aborde les Vies de moines de Judée, les figures comme Sabas et Euthyme. En mémoire, ou pourrait aussi parler d’Hilarion ou de Dorothée de Gaza. Sont aussi étudiés les moines et l’Église institutionnelle, ainsi que les controverses théologiques (chalcédoniennes). Le moine n’est plus marginal, mais acteur ecclésial. On peut y lire une interaction entre ascèse et pouvoir. L’auteur contextualise finement les conflits doctrinaux. Cette Partie est essentielle pour comprendre la politisation du monachisme. Elle nous permet également de pointer le fait que les moines de Palestine ont joué un véritable rôle dans les premiers siècles du christianisme, et ensuite.
Les moines de Constantinople sont le dernier groupe important qu’il étudie. Moines urbains et moines engagés dans la prédication et la polémique qui mettent au cœur de leur vie une ascèse en milieu urbain. L’auteur pointe aussi les tensions entre idéal monastique et vie citadine. Il pointe également le rapport au pouvoir impérial. Cependant, le plus important est son apport décisif avec raison, il démolit le cliché « moine = désert », et insiste sur le fait que le monachisme a été une force morale publique. Ce chapitre est de première importance pour une compréhension complète du monachisme antique.
La dernière partie de cet ouvrage solide et très documenté aborde la spiritualité et la psychologie monastiques. En étudiant les combats intérieurs, les tentations, les visions, les extases, il met en lumière une anthropologie spirituelle. Il étudie à la fois ce qui relève du corps et de l’âme, ainsi que le discernement des esprits. Le tout est étudié avec une grande finesse psychologique en analysant les récits sans réduction pathologique. Néanmoins, il est l’homme de son temps, et à l’époque où il a écrit son livre il avait peu donné d’espace au dialogue avec la psychologie contemporaine ou l’histoire des émotions. Ce chapitre reste malgré tout une des parties les plus riches sur le plan intellectuel et la plus intéressante de l’ensemble du document.
Ce livre est une œuvre monumentale et toujours incontournable. Un ouvrage majeur pour la connaissance du monachisme chrétien ancien : dense, érudit, et exigeant pour un néophyte. Le style érudit et le volume massif du livre peuvent être difficiles d’accès pour un lecteur non spécialisé. La masse de notes philologiques, de références anciennes et l’approche très textuelle ne facilitent pas une lecture fluide pour le grand public. La langue érudite, le volume massif des textes et des annotations peuvent décourager les lecteurs non spécialisés. C’est avant tout une référence académique plutôt qu’un livre d’introduction populaire. Les moines d’Orient d’André-Jean Festugière est une œuvre majeure du siècle dernier, remarquable par sa rigueur philologique, sa profondeur contextuelle et sa portée historique. Elle reste une lecture essentielle pour qui veut comprendre le monachisme chrétien primitif à partir des sources elles-mêmes. Cela dit, son approche érudite et parfois datée historiographiquement requiert un regard critique, complété par des études plus récentes du monachisme tardif. Il manquerait néanmoins des perspectives comparatives et interdisciplinaires plus marquées.
L’auteur ne produit pas une conclusion fermée et de manière systématique, mais l’ensemble suggère que le monachisme oriental a été un laboratoire spirituel. Il façonne durablement la culture chrétienne, et il constitue un pont entre philosophie antique et christianisme.
En résumé, Les moines d’Orient est une édition savante de la Maison les Belles Lettres (Paris). Une œuvre incontournable présentant des textes fondateurs du monachisme oriental, et remise en perspective pour le XXIᵉ siècle grâce à une compilation complète et des préfaces contemporaines. C’est une œuvre de référence plus qu’une synthèse grand public, avec une importance particulière pour toute étude sérieuse de l’ascèse chrétienne ancienne dans ses dimensions sociales, culturelles et spirituelles. La Maison d’édition nous offre un beau cadeau et une étude incontournable et rare sur le sujet ; d’où notre invitation à nous instruire avec cet opus au sujet d’une thématique et d’une région du monde que l’on connaît en définitive assez peu…