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« Indignité » : le roman d’un héritage politique et intime

Lea Ypi, Indignité. Traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson, Calmann-Lévy, 02/01/2026, 400 pages, 23,90€

Un cliché noir et blanc posté par un inconnu sur un réseau social, et voilà qu’en quelques heures les trolls de Tirana s’arrachent le passé d’une morte. Sur la photo : un couple à Cortina d’Ampezzo, hiver 1941, skis appuyés contre un mur d’hôtel pendant que l’Europe brûle. La femme au manteau de fourrure blanche, c’est Leman Ypi, grand-mère de la philosophe Lea Ypi. Il n’en faut pas davantage pour que le tribunal populaire du web rende sa sentence : “salope de communiste”, “collabo fasciste”. Les commentaires s’accumulent sous la photo comme des pelletées de terre sur un cercueil encore ouvert. Indignité naît de cette profanation numérique, et le livre va montrer, avec une patience d’archiviste et une tension de romancière, que les deux insultes portent chacune un fragment de vérité que seul le récit complet peut rendre à sa juste complexité.

Le bureau des fantômes

Le prologue est un sas comique et grinçant. Lea Ypi, philosophe à la London School of Economics, autrice d’Enfin libre (Seuil, 2022), débarque aux archives de l’ancienne Sigurimi dans un taxi conduit par un septuagénaire coiffé d’une casquette “Make America Great Again”, lequel lui assène avec une imperturbable assurance que “rien n’a changé, tout est comme avant”. Même les arbres le savent, précise-t-il. La scène plante avec une ironie souveraine le décor d’une enquête qui va traverser trois empires (ottoman, fasciste, communiste), quatre villes (Constantinople, Salonique, Tirana, Cortina) et un siècle de catastrophes intimes tissées aux séismes collectifs. Sur l’ordinateur lent du bureau, offert par une mystérieuse subvention scandinave, les dossiers s’ouvrent un à un. Le nom de Leman Ypi apparaît dans des fichiers jaunis. La ligne “Pseudonyme” est vide : premier soulagement. Mais un mot, souligné trois fois, explose sur la page : “Grecque”. Et au-dessous, en lettres grises : “Soupçonnée d’être une agente étrangère”. L’enquête bascule.

Salonique, ou la double mort

La première partie reconstitue un monde disparu : celui de la Salonique ottomane puis grecque, où la famille Leskoviku vivait entre canaris, conversations en français et villas bordant la mer Égée. Lea Ypi reconstitue ce paradis fragile à partir des récits de sa grand-mère, et ce qui frappe, c’est l’art du contrepoint : l’arrière-grand-père Ibrahim Pacha, personnage herculéen qui réprima des révoltes et négocia des traités sur des bateaux à vapeur, meurt d’avoir mangé trop de pâtisseries. “Ibrahim Pacha, un lion, un renard, vaincu non pas sur le champ de bataille, mais dans la cuisine !”, s’exclamait Leman Ypi chaque réveillon du nouvel an. Le ridicule protège parfois mieux la mémoire que le tragique. Puis viennent les pages sur Selma, la tante de Leman, brillante, passionnée par les sciences et la Révolution française, promise à Gustav, un homme d’affaires allemand qu’elle méprise. La scène du matin de ce qui devait être son mariage déploie un art de la suggestion où le basculement se lit dans un simple objet trouvé sur un lit, dans le tremblement d’une fillette debout sur le seuil d’un salon en fête. Bien plus tard, Gustav, resté dans l’orbite familiale, posera sa main froide sur le genou nu de Leman sous une table ; et Lea Ypi fait de cette agression feutrée le prolongement exact du système que Selma avait refusé : la violence masculine ordinaire qui rôde, qui “colle ses mains sur tout ce qui comptait”.

Le livre tresse à cette chronique familiale une autre extinction : celle du cimetière juif de Salonique, dont les autorités grecques planifient la destruction au nom du “progrès” universitaire. Lea Ypi y revient lors d’un voyage contemporain à Thessalonique et formule l’idée qui irrigue tout le livre : “Ceux qui étaient enterrés ici moururent une seconde fois.” La profanation numérique de sa grand-mère trouve ici son écho le plus ancien : détruire une tombe et détruire une réputation participent du même geste, celui qui nie aux morts le droit de persister dans leur complexité.

Zones grises, zones noires

Le livre refuse la simplification héroïque. Parmi les documents les plus dérangeants figurent ceux qui concernent Xhafer Ypi, beau-père de Leman et ancien Premier ministre, dont un télégramme de 1939, reproduit intégralement, enjoint les Albanais de “faire entièrement confiance au gouvernement fasciste qui veut de tout cœur sécuriser le bonheur, le progrès et la prospérité”. Lea Ypi ne commente ni n’excuse : elle laisse le document produire son malaise. L’insulte “collabo fasciste” lancée par les trolls de Tirana trouve ici une prise réelle, et c’est précisément cette honnêteté archivistique qui distingue le livre d’une entreprise de réhabilitation.

Le montage en trois strates (récit au présent des voyages aux archives, chapitres biographiques sur Leman, “intermèdes” où surgissent les documents bruts : rapports de surveillance, dépositions, ordres) produit sa tension propre. Dans les rapports de la Sigurimi, Leman Ypi est désignée comme “l’objet”. Les agents consignent chaque rue empruntée, chaque rencontre fortuite, portant des noms de code qui tiennent du bestiaire et de la quincaillerie : le bonnet rouge, la pince, l’engrenage, le pelivan. Lea Ypi retourne cette déshumanisation par une comparaison frontale : “L’humanité de Leman comptait peut-être plus pour le système qui traquait ses préférences que je ne compte moi-même pour celui qui s’intéresse aux miennes.” Sous la surveillance communiste, Leman restait un sujet reconnu par un autre sujet humain, fût-il son geôlier ; sous l’extraction de données contemporaine, nous sommes des variables dans un calcul sans regard.

La Coda, ou le vertige des archives

Les dernières pages renversent tout. La « Décision de fermer et d’archiver le dossier 2B concernant la suspecte Leman Ypi » semble clore l’enquête, jusqu’à ce qu’un détail administratif, minuscule mais têtu, vienne déranger la belle cohérence des dossiers. Ce n’est pas une révélation spectaculaire : plutôt une fissure, une discordance entre deux pièces, qui oblige la narratrice à relire ce qu’elle croyait acquis et à mesurer la part d’ombre que l’archive fabrique autant qu’elle la dissipe. Et l’on comprend que, même refermées, ces pages continuent de juger nos certitudes. Le titre kantien du livre (l’épigraphe cite les Fondements de la métaphysique des mœurs : « Dans le règne des fins, tout a un prix ou une dignité ») prend ici sa charge la plus troublante : quelle dignité devons-nous à ceux que le papier réduit, classe, mélange et laisse sans voix ?

Lea Ypi a écrit le livre que sa grand-mère méritait, et que l’autre Leman Ypi, celle que personne ne connaît, rend plus nécessaire encore : une méditation sur ce que nous devons aux vies que les archives ont confondues, effacées ou réduites à un mot souligné trois fois.

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