Arnaud Blin, La Guerre des nations 1566-1659, Passés Composés, 13/01/2026, 480 pages, 25€
Si les hommes ont toujours eu une propension à se battre entre eux jusqu’à la recherche de la disparition de l’autre, il ne faut pas chercher les conflits du vingtième siècle pour prendre ces derniers en exemple. En matière de tueries, les seize et dix-septième siècles ne sont pas en reste, bien au contraire. Arnaud Blin, brillant historien spécialiste de la stratégie et de la guerre qui en découle, n’en est pas à son premier coup d’épée avec son nouvel ouvrage. Il signe là une étude très poussée et passionnante de la lutte que se sont livrées les nations à une époque cruciale de l’histoire de l’Europe mais qui est souvent passée pour les néophytes à la trappe des oubliettes du fond du puits de l’histoire.
La guerre de quatre-vingt ans ou la première guerre mondiale
C’est sans se tromper que l’on peut qualifier la guerre de 80 ans de premier duel mondial tant les divers royaumes, principautés et autres duchés se sont affrontés à coups d’hommes en Europe mais également sur la surface du monde jusqu’alors connu. Des rives des Amériques aux comptoirs africains, des terres ottomanes aux immensités océaniques, toutes les nations se sont jetées le gant.
Il est difficile de situer le début de cette ère maudite et d’affirmer que tel évènement en est le détonateur. L’auteur a résolument pris sur lui d’en dater les prémices. Dans les Flandres espagnoles, les Provinces Unies – lisez les futurs Pays-Bas – s’insurgent contre la domination espagnole établie depuis Charles Quint dans les Flandres. De cruelles représailles suivent les actions rebelles. Tous les éléments se mêlent pour transformer cette affaire régionale en conflit européen. L’effet « domino » joue à pleine force : religions, honneur exacerbé, entremetteurs incompétents, contribuent à envenimer une situation déjà suffisamment confuse. D’aucuns en profiteraient bien pour se tailler une part du gâteau territorial en s’immisçant sournoisement dans la discussion lorsque la situation de l’un des nombreux protagonistes vient à se détériorer.
Des chefs, des vrais
Pour mener toutes ces armées à la bataille, avec l’espoir de remporter la victoire, il faut des leaders charismatiques. On n’en manque pas ! L’Espagnol Spinola, maître de guerre doué d’un sens inné de la stratégie et de l’honneur militaire, navigue entre la main de fer et celle de velours pour commander des troupes d’élite, les célèbres « Tercios », à qui il n’autorise aucune exaction. Ce n’est pas le cas d’un Wallenstein, brillant militaire de Bohème, qui accepte que ses lansquenets souabes ou suisses se livrent aux pires atrocités arguant que la fin justifie les moyens. Le roi de Suède, Gustave-Adolphe, génie militaire, s’entoure des mercenaires les plus sauvages pour gagner bataille. Plus tard, les Français Condé et Turenne reprendront le flambeau lorsque la guerre impliquera le royaume de Louis XIII et Louis XIV, savamment conseillés par d’intelligents et retors hommes d’église et de diplomatie, Richelieu puis Mazarin.
La guerre de trente ans ou le paroxysme de l’horreur
C’est en 1618 que se produit le basculement. A un affrontement dans les règles de l’art succèdent les plus exécrables horreurs. Tout cela commence par une discussion qui tourne mal et au terme de laquelle on « balance » les plénipotentiaires adverses par la fenêtre du château de Prague. Ce geste inconsidéré va plonger l’Europe, et plus particulièrement l’Allemagne, dans la pire des folies sanguinaires. La soldatesque déchaînée commet des exactions épouvantables et gratuites sur une population innocente déjà affectée par la disette, le froid mordant et la crise économique. Rien n’arrête les reîtres dans leur parcours. Massacres de masse s’accompagnent de destructions d’habitations et de cultures. Comme si le sort voulait s’acharner davantage sur les pauvres survivants, la peste s’insère dans le dispositif afin d’aller chercher ceux qui ont échappé au fil de l’épée. Les peuples de langue allemande en perdront la moitié de leur population. Les grands chefs disparaissant les uns après les autres – heureusement – la paix de Westphalie est finalement signée, permettant un petit répit dans ce monde insensé que l’homme a créé.
Rocroi ou l’héroïsme de la défaite
Il n’en reste pas moins que la France et l’Espagne, qui se disputent les Flandres, n’en ont pas fini de se provoquer. Héritiers de décennies de succès, les « Tercios » accumulent les victoires, que ce soit en rase campagne ou dans l’investissement de places fortes. Leurs généraux, formés dès leur plus jeune âge, de corps et d’esprit, insufflent à leurs hommes ce qu’il faut d’honneur et de courage pour obéir aux demandes de leur roi Philippe IV. Menés par Francisco de Melo, génial militaire portugais au service de l’Espagne, ils se disposent, en ce jour de 1643, à affronter un adversaire de 23 ans, le futur « Grand Condé ».
Le « brouillard de la guerre », terme de Clausewitz qui trouve son acception la plus pure au cours de la bataille, va profiter aux Français qui défont non sans mal la plus belle armée du monde. C’est judicieusement que l’éditeur a choisi pour illustrer l’ouvrage cette image des derniers survivants espagnols qui attendent avec sérénité et abnégation leur fin glorieuse.
La guerre, encore et toujours
Si la situation européenne s’apaise, elle ne se stabilise pas pour autant. Le jeune Louis XIV, prenant à bras le corps l’héritage de ses ancêtres, s’autorisera une nouvelle guerre avec l’Espagne qui culminera par la bataille des Dunes, en Flandres. Elle aura lieu en 1659, date qui conclut l’excellent ouvrage d’Arnaud Blin. Ne croyez pas que tout s’arrête là. Les conflits vont se succéder pendant encore plusieurs siècles. D’ailleurs, ils ne sont pas terminés.