Sarah Bakewell, Qu’est-ce qu’être humaniste ?, traduit de l’anglais par Nicolas Cavaillès, Albin Michel, 14/01/26, 528 pages, 25,90 €
Dans un roman comique de David Nobbs, des lycéens anglais tentent de définir l’humanisme et achèvent la séance plus désorientés qu’à l’ouverture. Sarah Bakewell reprend cette question vertigineuse et y consacre un récit de sept siècles, peuplé de chasseurs de manuscrits, d’anatomistes téméraires, de philosophes traqués et de libres-penseurs obstinés. Qu’est-ce qu’être humaniste ? parcourt les renaissances successives d’une idée qui se construit, vacille, se refonde, portée par des individus ayant souvent risqué leur vie pour elle.
Le temps des manuscrits et des corps : de Pétrarque à Vésale
Sarah Bakewell ouvre son récit dans l’Italie du Trecento, là où un jeune homme en rupture d’études juridiques inaugure, presque malgré lui, une révolution culturelle. Francesco Petrarca, né en exil à Arezzo en 1304, transforme la collection de manuscrits anciens en vocation existentielle. Son père jette ses premiers livres au feu, n’en sauvant que deux au dernier instant (un Cicéron, un Virgile) : geste involontairement fondateur. L’autrice restitue la dimension physique de cette aventure : Pétrarque copie à la main des textes entiers jusqu’à l’engourdissement des doigts, ses amis font circuler les manuscrits sur des routes infestées de brigands. La fièvre se transmet à Poggio Bracciolini, Niccolò Niccoli, Coluccio Salutati, qui exhument Lucrèce, Quintilien, des pans entiers de la littérature latine qu’on croyait engloutis. Sarah Bakewell raccorde ces chasseurs de textes aux copistes irlandais du VIe siècle, aux traducteurs de Bagdad sous les Abbassides, aux moines de Charlemagne qui lui-même ne savait pas écrire mais plaçait des tablettes de cire sous son oreiller pour s’exercer la nuit.
L’humanisme de la Renaissance ne se limite pourtant pas aux bibliothèques. Des pages saisissantes accompagnent André Vésale, qui révolutionne l’anatomie en ouvrant lui-même les cadavres plutôt que de s’en remettre à Galien, et fait graver ses planches sur des blocs de poirier transportés par-dessus les Alpes jusqu’à Bâle. Le corps humain devient objet de connaissance directe, et cette audace empirique rencontre les mêmes résistances que la liberté de pensée : l’Inquisition guette, le strappado menace, Giordano Bruno finira sur le bûcher. Dès ces premiers chapitres, Sarah Bakewell installe le nerf de son livre : l’humanisme n’a jamais été une position confortable.
D’Érasme à Darwin : éduquer, douter, améliorer
Le récit bascule vers le nord de l’Europe avec deux figures qui réorientent l’humanisme de manière décisive. Desiderius Erasmus, gamin battu dans les écoles monastiques de Deventer, tire de cette violence une aversion définitive pour le dogmatisme ; il deviendra le plus vaste réseau intellectuel de son siècle, promoteur acharné de la civilité et d’une foi chrétienne irriguée par la raison. Michel de Montaigne, une génération plus tard, retourne l’instrument humaniste vers l’intérieur : ses Essais font de l’observation de soi le laboratoire d’une sagesse qui assume le doute et la contradiction. Sarah Bakewell, qui avait déjà consacré un livre remarqué à Montaigne, saisit avec justesse comment celui-ci déplace le centre de gravité de l’humanisme : de la reconquête des textes anciens vers l’examen sans complaisance de la condition humaine.
Le tremblement de terre de Lisbonne, le 1er novembre 1755, précipite un nouveau tournant. Trente à quarante mille morts en une matinée. Voltaire refuse la consolation des théodicées et pulvérise dans Candide l’optimisme leibnizien en le soumettant à l’épreuve du réel. Sarah Bakewell éclaire ce que le véritable optimisme signifie pour les Lumières : croire qu’on peut améliorer le monde sur le lopin de terre que l’on occupe. L’injonction finale de Candide, cultiver son jardin, inaugure un humanisme pragmatique que l’autrice prolonge par le concept de « méliorisme », adopté par George Eliot : la conviction que le monde peut être amendé par l’effort humain sans jamais atteindre la perfection. Cette philosophie irrigue l’Encyclopédie de Denis Diderot (sept mille articles de sa seule main), les utopies rationnelles de Nicolas de Condorcet, puis la querelle victorienne entre Thomas Henry Huxley, partisan d’une éducation fondée sur les sciences, et Matthew Arnold, défenseur des humanités comme boussole morale. Sarah Bakewell restitue ce débat sans trancher, notant qu’elle a rédigé une bonne partie de son livre pendant la pandémie de Covid-19, où l’absence combinée de culture scientifique et de sagesse humaniste s’est révélée avec une brutalité singulière.
Que peut un humaniste ? L’épreuve des barbaries
Sarah Bakewell affronte ici la question que Stefan Zweig, Thomas Mann et Benedetto Croce se posaient dans les années 1930 : que peut un humaniste face à la montée des barbaries ? La question ne surgit pas au XXe siècle par génération spontanée ; dès l’introduction, le cas de Hamza bin Walayat, humaniste pakistanais menacé de mort et interrogé par le Home Office britannique sur sa capacité à « définir » l’humanisme, rappelle que la persécution court depuis Protagoras, dont les Athéniens brûlèrent les écrits sur la place publique. Giovanni Gentile, théoricien du fascisme italien, écrit en 1932 que l’État ne vise ni le bonheur ni le bien-être, mais l’abnégation totale de l’individu ; il promet la « vraie liberté », celle de la soumission. Sarah Bakewell observe avec une ironie contenue que, chaque fois que des idéologues invoquent la « vraie » liberté, c’est au détriment de la liberté ordinaire. Benedetto Croce choisit la résistance intellectuelle depuis Naples, refusant de voir la robe blanche de la philosophie ravalée au rang de serpillière pour les cuisines du fascisme. Stefan Zweig s’épuise dans l’exil, rédige au Brésil un dernier essai sur Montaigne en héros anti-héroïque des temps obscurs, avant de se donner la mort en 1942 avec son épouse Lotte Altmann.
Thomas Mann, dans La Montagne magique, avait mis en scène cette vulnérabilité à travers le duel entre Settembrini, humaniste exubérant de Padoue, et Naphta, jésuite proto-totalitaire convaincu que les jeunes ne veulent pas apprendre à être libres mais seulement obéir. La « faiblesse » de l’humanisme, selon Thomas Mann, tient à sa flexibilité excessive, à cette manie de comprendre le point de vue adverse, y compris celui du fanatisme meurtrier. Sarah Bakewell ne contourne pas l’objection. Elle montre comment les organisations humanistes ont appris à transformer cette plasticité en force : batailles juridiques contre les lois sur le blasphème, encore passibles de la peine de mort dans sept pays ; programme « Secular Rescue » pour les libres-penseurs persécutés ; combat pour l’égalité des cérémonies laïques et le droit de mourir dans la dignité.
On peut interroger, dans cette construction, un déséquilibre que Sarah Bakewell reconnaît elle-même : le récit reste majoritairement européen, alors que l’introduction convoque Kongzi, l’ubuntu, la tradition Caraka. Ces pensées extra-européennes composent un portique brillamment esquissé, mais que le livre traverse sans véritablement y séjourner. Le choix méthodologique de suivre des individus reliés par une chaîne de lectures et d’influences mutuelles (le Only connect! emprunté à E. M. Forster) favorise la continuité narrative au détriment des traditions développées de manière autonome : le livre y gagne en densité ce qu’il perd en envergure géographique. On notera aussi que l’approche biographique, qui fait la vitalité du récit, tend à privilégier le portrait sur l’analyse conceptuelle : la pensée d’un Érasme ou d’un Montaigne se comprend par le mouvement d’une vie plutôt que par la dissection d’un système. Parti pris de narratrice, qui se défend : Sarah Bakewell écrit l’histoire des humanistes, non celle de l’humanisme en tant que doctrine.
Le livre se referme sur une comparaison du philosophe Tzvetan Todorov : l’humanisme est une barque modeste, incapable de promettre le bonheur absolu, mais la seule embarcation qui ne soit pas lestée d’illusions ni conçue pour une race de surhommes. Sarah Bakewell y ajoute le credo du libre-penseur américain Robert Ingersoll, qu’elle reproduit in extenso en quatre propositions limpides : le bonheur est le seul bien ; le moment d’être heureux, c’est maintenant ; le lieu, c’est ici ; et le moyen, c’est de rendre les autres heureux. Cela paraît simple. Cela exigera, écrit-elle dans sa dernière phrase, toute l’ingéniosité dont nous sommes capables.