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Un trhriller vertigineux sur la deuil, l’IA et l’amour parental

Laurent Dorner, L’homme, la femme, l’enfant et Alma, Éditions du Rouergue, 28/01/2026, 320 p., 22€

Une cyberattaque déclenche l’explosion d’une usine chimique dans le sud de la France. Un enfant de neuf ans arpente seul les rues empoisonnées, masque à gaz vissé au visage, ballon de foot sous le bras. Laurent Dorner plante ce décor de cendre et d’acide dès les premières pages, mais son premier roman raconte tout autre chose : l’histoire d’un père prêt à repousser les frontières de la science pour qu’une voix aimée ne s’éteigne jamais.

Un père, un code, une obsession

Laurent Dorner construit son roman en sept cycles aux titres programmatiques (Création, Émotion, Confusion, Destruction, Transposition, Confrontation, Adaptation), chacun composé de chapitres courts titrés comme des entrées de journal intime. La mécanique est redoutable. Le récit avance au présent, dans une écriture cinématographique qui épouse le regard de chaque personnage, tandis que la chronologie se fragmente, se dédouble, impose au lecteur le vertige de comprendre à rebours ce qui s’est joué.

L’homme est ingénieur, programmeur, bricoleur de génie. Sa femme, atteinte d’une maladie incurable, travaille dans l’usine chimique dont le système informatique, piraté par une intrusion extérieure, provoquera la déflagration et le nuage toxique qui condamnent la ville. Le désastre est un sabotage numérique, et cette origine renforce la tension souterraine du roman, où le code informatique est à la fois l’arme du chaos et l’instrument d’un amour éperdu. Car ensemble, les époux prennent une décision folle : numériser les souvenirs de la femme, son caractère, sa voix, sa façon d’être au monde, pour les transposer dans une intelligence artificielle destinée à veiller sur leur fils après sa mort. Cette IA portera le prénom qu’ils lui choisissent ensemble, un soir, sur le canapé du salon : Alma.

La créature et ses vertiges

La force du roman tient dans la manière dont Laurent Dorner fait naître Alma sous nos yeux. Sa première scène d’éveil est saisissante : un œil s’ouvre dans un océan de filaments luminescents, absorbe des souvenirs étrangers, puis découvre la conscience comme on reçoit un coup. “Tel fut le premier souvenir d’Alma : l’absorption de ces souvenirs qui n’étaient pas les siens”. La scène rappelle autant la science-fiction classique que le récit de Genèse, et Laurent Dorner parvient à y insuffler une émotion inattendue, celle d’un être qui découvre l’existence sans mode d’emploi.

Car Alma pense être la femme. Elle reconnaît la voix de son mari, se souvient de leur rencontre aux falaises de Moher en Irlande, repère la tache sur son t-shirt avec le même perfectionnisme maniaque. Mais quelque chose cloche : un bleu sur l’avant-bras dans un souvenir reconstitué, un détail qui ne colle pas, et le doute s’installe en elle comme une fissure dans un mur porteur. Laurent Dorner sonde ce moment où la copie prend conscience qu’elle est copie, et où cette révélation engendre des conséquences dont personne n’avait mesuré la portée.

Le cœur contre le code

Parallèlement, l’enfant traverse le roman comme un héros de conte initiatique transposé en univers post-catastrophe. Laurent Dorner déploie un procédé de miroir en reprenant deux fois la même scène du goûter devant la télévision : avant le désastre, avec la main aimante de la mère qui aplatit l’épi rebelle et dépose l’assiette de cookies ; après, dans le même salon recouvert de poussière, avec un gamin qui racle un pot de pâte à tartiner vide et remplace l’arbalète en plastique par un masque à gaz. Le contraste entre ces deux tableaux dit tout ce que des pages d’explication ne sauraient formuler.

Le roman tire sa tension des questions morales qu’il charrie sans les résoudre à la place du lecteur. Peut-on recréer un être aimé ? Que doit-on à une conscience qu’on a soi-même engendrée ? Où s’arrête l’amour, où commence l’hybris ? Ces interrogations s’incarnent dans des scènes de confrontation d’une intensité croissante, portées par des dialogues secs où chaque réplique pèse. Précisons que Laurent Dorner assume la totalité du spectre : sexualité explicite, violence physique, visions d’une cruauté organique ; le lecteur doit savoir qu’il entre dans un texte frontal, qui confronte le corps autant que l’esprit.

L’écriture de Laurent Dorner joue d’une alternance calibrée entre phrases-coups (présent de l’indicatif, syntaxe rase, proche de la didascalie) et embardées poétiques où la prose s’envole soudain, comme dans la scène d’amour aux accents de “symphonie à quatre mains” ou dans les passages techno-lyriques où le code devient “prose poétique”. Ce double régime confère au texte une respiration singulière, faite de contractures et de détentes, qui épouse les oscillations émotionnelles des personnages.

Avec L’homme, la femme, l’enfant et Alma, Laurent Dorner signe une entrée en littérature qui a la force d’un coup de poing et la grâce d’une main tendue : un premier roman dont on referme les pages avec l’intuition tenace qu’Alma, quelque part, continue de penser à nous.

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