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New York, une ville arabe ? Enquête sur ses racines

Marc Terrisse, New York, Portrait d’une Ville arabe. Ed. Bibliomonde, 07/09/2023, 250 pages 14,80€

La politique américaine continue aujourd’hui à agiter le monde tant sur le sol national qu’à travers sa politique internationale. Une nouvelle ère de compréhension du monde géopolitique, et de liberté des mouvements de populations est en mouvement. Elle interroge l’ensemble des communautés américaines, et aussi fortement le monde et les pays arabes.

Les actes terroristes du 11 septembre, et la nouvelle Administration Trump ont remis devant la scène la Ville de New York, symbole du « rêve américain », ses populations aux origines diverses, et les politiques d’immigration. L’élection de Zohran Mamdani, comme Maire de New York secoue les traditions et l’establishment politique. Être un étranger, aujourd’hui, aux Etats-Unis est devenu un problème… Selon l’Institut arabo-américain, les États-Unis comptent plus de 3,5 millions d’Arabes. Les tensions entre assimilation et préservation culturelle, l’impact des conflits du Proche-Orient, et la transformation du regard porté sur les Arabes après les attaques terroristes au World Trade Center a bouleversé les positions. C’est dans ce contexte particulier que le livre de Marc Terrisse est intéressant, et porte notre réflexion au-delà même de la ville de New-York. Ces mêmes questions agitent les pays du Bassin méditerranéen, et l’ensemble des pays du Vieux Continent. Les mouvements migratoires et la crise identitaire obligent à réinvestir l’histoire, à questionner l’histoire des flux de personnes, et des lieux de fondations des quartiers qui ont changé la morphologie et les structures des très grandes villes. Le livre de Marc Terrisse participe de cet esprit.

« New York est une ville construite par ses migrations successives. »
Au cœur de l’ouvrage on peut reconnaître l’ensemble des débats contemporains sur la migration, l’identité et la mondialisation, rendant ces espaces urbains comme des lieux de pluralité où les histoires se mélangent et deviennent une réalité nouvelle constitutive de la ville qui ne cesse de se modifier, de changer et d’évoluer. Une pluralité des dynamiques migratoires qui caractérisent New York. La ville est façonnée par de nombreuses communautés. En 2025, le nouveau Maire de New York porte cette image du fait de ses origines et de son identité religieuse. C’est un fait nouveau et fondateur dans l’Amérique de Donald Trump dans un contexte de mondialisation. Ce que l’auteur analyse dans cet essai pourrait très bien être un sujet d’analyse pour d’autres grandes villes cosmopolites dans le monde. 

Les événements du Proche-Orient influencent la vie des Arabes à New York (guerre du Liban, la Question palestinienne, nationalismes, l’engagement politique transnational).
Après le 11 septembre apparaît une suspicion vis-à-vis de cette communauté favorisant une montée de l’islamophobie. L’Administration américaine et le sentiment diffus au cœur de la population mobilisent une surveillance des Américains d’origine arabe entraînent souvent une  marginalisation. La transformation du regard sur les Arabes américains n’a fait que croître avec le temps. La réponse ne se fait pas attendre puisqu’elle tend à vouloir affirmer son identité, à production des supports culturels. Un engagement politique agit également pour la lutte pour la reconnaissance.

À la fin du XIX siècle, New York devient une terre d’accueil pour les immigrants venus du Levant.
New York, derrière une image largement convenue sur ce qu’elle est au cœur de notre imaginaire, se cache une histoire façonnée par de nombreuses migrations, dont celle issue du monde arabe. Marc Terrisse à travers une approche mêlant histoire, sociologie et géographie urbaine, suggère que la présence arabe constitue une dimension essentielle, bien que souvent invisible, de la ville. Peut-on réellement qualifier New York de « ville arabe », ou s’agit-il avant tout d’une métaphore ? L’auteur essaye de proposer une relecture pertinente de New York à partir de l’histoire diasporique arabe, puis montre les limites de cette interprétation. Enfin,  il analyse en quoi cette notion permet de repenser l’identité des villes contemporaines.

« La présence arabe à New York est ancienne, profonde et souvent invisible. »
Malgré des conditions de vie déplorables, cette communauté connaît un véritable essor économique et intellectuel. À travers une enquête historique, sociale et culturelle, l’auteur montre que la métropole américaine a été profondément marquée par les migrations venues du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord depuis la fin du XIXᵉ siècle. Une identité mixte se forge entre Arabité et Américanité. Les appartenances s’entrecroisent ; ce qui est constitutif depuis la création des États-Unis d’Amérique. L’identité arabo-américaine se construit dans un entre-deux, entre héritage culturel et l’intégration dans la société américaine.

Marc Terrisse montre que derrière l’image classique de la métropole américaine existe une histoire profonde liée aux migrations venues du monde arabe depuis la fin du XIXᵉ siècle. Il envisage l’analyse de New York comme « ville arabe » en se référant au voyage, à la sociologie, à l’histoire et à la politique. Ces communautés recréent des espaces culturels. Les lieux (quartiers, restaurants, mosquées, églises orientales) deviennent pour l’auteur des indices pour comprendre la vie communautaire.  La même étude pourrait se faire également si l’on prenait pour exemple la présence de la communauté juive, italienne, chinoise, polonaise, ou arménienne.

La trace de la première vague d’immigration (1870-1924) et des communautés installées ensuite à Manhattan et Brooklyn sont un des axes fondamentaux de cet essai.
L’auteur retrace l’histoire de la « Little Syria », premier quartier arabo-américain, et premier centre de la diaspora syro-libanaise installé à Manhattan à la fin du XIXᵉ siècle. Il contribue à réintégrer les populations arabes dans l’histoire sociale et culturelle de la ville. Ce quartier, aujourd’hui disparu, a été un centre culturel, religieux et intellectuel important. Si ce quartier a disparu physiquement, en revanche sa mémoire persiste durablement… On découvre avec ce livre publié par les Éditions Bibliomonde l’existence d’une véritable « arabité américaine » construite par les diasporas libanaise, syrienne, palestinienne, égyptienne ou marocaine. Si bien que la ville américaine et tentaculaire relie les cultures d’Orient et d’Occident.

La question que pose l’auteur est l’axe principal de ce livre : Peut-on considérer New York comme une ville arabe ? Comment une métropole emblématique comme New York peut-elle être façonnée par une histoire diasporique arabe, et comment cette présence transforme-t-elle l’identité urbaine et culturelle de la ville des Gratte-ciels ? Derrière l’image occidentale de la métropole US, il existe une histoire profonde liée aux migrations venues du Proche-Orient et d’Afrique du Nord. L’auteur se propose de retrouver les traces visibles et invisibles de cette présence. En lisant ce livre, je pensais à « La petite Beyrouth » du 15ème arrondissement à Paris, et à d’autres quartiers portant le souvenir de communautés culturelles et confessionnelles. Ce phénomène a l’air de se répéter, avec des différences attestées ici ou là à travers l’Europe et le Monde…

« Little Syria n’existe plus, mais elle continue d’habiter la mémoire urbaine. »
Il fait ressortir le rôle historique et culturel de la diaspora arabe. Les migrants syro-libanais sont les premiers Arabes installés à New York. Ce sont des marchands ambulants, commerçants, journalistes, qui sont en fait les véritables fondateurs de « Little Syria » où ils s’installent autour de Washington Street, à Manhattan. Ils y construisent des églises orientales, des mosquées, de nombreuses boutiques, promeuvent des journaux arabophones, et multiplient les réseaux communautaires. Au cœur du livre, l’auteur raconte la disparition du quartier (urbanisme, tunnels). Après la disparition de la « Little Syria », les Arabes de New York se dispersent  en s’installant à Brooklyn (Bay Ridge), dans le Queens (Astoria, Steinway Street), ou à New Jersey. Malgré cette disparition, l’auteur montre que l’identité arabe s’est reconfigurée ailleurs dans la ville (Brooklyn, Queens), et qu’elle reste présente à travers la culture, la littérature, la religion et les réseaux communautaires. L’auteur parcourt les quartiers contemporains de Bay Ridge, avec une forte présence arabe, et Steinway Street aux commerces et cafés nombreux, lieux où l’on prend son temps autour d’une chicha/narguilé.

New York devient un centre de production intellectuelle arabe. Tout d’abord, en raison du nombre d’écrivains qui ont participé au mouvement de la renaissance arabe ;  la Nahda. On pense ce mouvement littéraire et intellectuel ordinairement au Liban, en Palestine et en Egypte… Ce courant fondamental s’est répandu au-delà des frontières orientales. Puis aussi, la presse arabophone, l’apport du théâtre, et de la poésie de l’exil. La communauté orientale modernise la pensée arabe en influençant également la culture américaine. Gibran Khalil Gibran, écrivain libano-américain majeur, à dans la Qaddisha (à Bcharré), est à lui seul le représentant de la production intellectuelle de la diaspora, et du coup devient le symbole de l’identité croisée entre Orient et Occident. La littérature, le théâtre et la mémoire collective ont donc contribué à forger une identité arabo-américaine. La question que nous pourrions nous poser est de savoir comment et en quoi elle peut agir ou influencer ad intra la politique étasunienne, et la politique au Maghreb ou au Proche-Orient ? La présence de personnalités comme Edward Saïd ou Hannah Arendt ont pu influencer en leur temps les politiques, et les morales socio-politiques mondiales, européennes et proche-orientales. N’oublions pas non plus que l’attractivité de la ville fait s’y déplacer, par exemple, Pablo Neruda ou Federico Garcia Lorca avant-guerre. Elle attire… pour différentes raisons.

Les Arabes américains développent des appartenances multiples telles que  la dimension culturelle, linguistique, et religieuse.
L’exil crée une identité nouvelle. La diaspora arabe transforme New York tout en étant transformée par elle. Une dimension souvent ignorée et l’existence d’une véritable « arabité américaine » construite par les diasporas libanaise, syrienne, palestinienne, égyptienne ou marocaine sont mises en exergue par l’auteur. Ces nouveaux ressortissants sont ressentis comme ni totalement arabes, ni totalement américains. Ils peuvent aussi se situer dans une difficulté de sentiment d’appartenance. Les conflits du Moyen-Orient influencent la vie diasporique et les engagements identitaires. Après 2001, les Arabes américains sont davantage surveillés et stigmatisés. Cela renforce aussi l’affirmation identitaire.

« L’arabité de New York est culturelle avant d’être démographique. »
Une construction d’une identité diasporique hybride a construit la grande ville de l’Est des États-Unis d’Amérique. Les populations arabo-américaines, installées entre deux mondes, développent une double appartenance culturelle, ni totalement orientale ni entièrement américaine. L’arrivée de différents ressortissants suite à des crises économiques ou suite aux conflits mondiaux devient un espace de recomposition culturelle. Ce mouvement diasporique a permis l’émergence d’une production littéraire, intellectuelle et artistique avec ses formes propres. Il renouvelle l’apport culturel de la ville-monde.

Marc Terrisse invite à repenser l’identité urbaine comme le produit de croisements culturels et de mémoires diasporiques.
Les États-Unis, et New York en particulier, ont été des lieux de replis, d’exil, de lieux où le « rêve américain » allait pouvoir devenir réalité pour Edward Saïd, Albert Einstein, Stephan Zweig, Khalil Gribran… Des films marquants ont mis l’accent sur cette attraction pour cette mégalopole ; par exemple « America America » d’Elias Kazan. New York apparaît alors comme une métropole diasporique globale, où les identités se construisent par superposition et interaction. Les villes modernes ne doivent plus être envisagées comme des centres urbains à une identité unique, mais comme des lieux de rencontres et de recomposition culturelle. L’ouvrage s’inscrit donc dans une réflexion plus large sur les migrations, l’identité et la mémoire urbaine. La « ville arabe » est plus une métaphore qui permet de penser la pluralité et la complexité du monde urbain. Reconnaître la pluralité des histoires qui composent New York, et d’autres grandes villes contemporaines sont le reflet d’identités multiples en constante transformation. L’influence indéniable et durable de la diaspora arabe n’a cessé d’augmenter, et aurait selon les dernières études doublée dans la période.

New York reste une ville « appelante »  et « interpellante », ville refuge où se concentre – comme la Californie – la quintessence du « rêve américain ». Si l’on parle souvent de la forte communauté juive comme étant un levier ou un lobby essentiel, qu’en est-il du poids aux États-Unis de la communauté arabe composée essentiellement de Libanais ou de Syriens chrétiens ? Peut-elle avoir un certain poids en face des nouvelles politiques républicaines actuelles, ou bien est-elle tellement assimilée et loin des réalités de leur pays d’origine qu’elle ne fonctionne absolument pas comme un levier. Néanmoins, si elle n’a pas la même visibilité son poids culturel est indéniable. Elle continue à colorer la vie sociale et politique américaine… Ce livre ne perd absolument pas de son intérêt pour le temps que nous vivons. Il renouvelle notre approche et notre connaissance de New York et de la diaspora arabe.

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