Luciano Canfora, La grande guerre du Péloponnèse, traduction Johan-Frédérik Hel Guedj, français, Perrin, 08/01/2026, 400 pages, 24 €
Dans une fresque monumentale, Luciano Canfora n’écrit pas l’histoire d’un conflit localisé, mais celle d’un suicide européen avant la lettre. En relisant la guerre du Péloponnèse au prisme de la « guerre de quarante ans » qui a saigné l’Europe moderne durant la première moitié du XXe siècle, l’historien italien arrache Thucydide au marbre froid des études classiques pour en faire le témoin direct d’une catastrophe systémique. Loin du thriller simpliste, cet ouvrage déploie une mécanique impitoyable où la puissance, qu’elle soit spartiate, athénienne ou perse, finit par dévorer ceux qui croient la posséder. Une lecture exigeante, parfois polémique, mais indispensable pour saisir la brutalité de la politique.
L’éclat du miroir Thucydidien
Luciano Canfora rejette d’emblée la lecture aseptisée qui voudrait voir en Thucydide un observateur détaché. Pour l’historien italien, l’auteur de La Guerre du Péloponnèse est d’abord ce qu’il revendique être : un homme politique, un stratège en charge, un reifer Mann (« homme mûr ») et non le jeune homme imaginé par la tradition. En brisant la périodisation scolaire, l’historien démontre que la guerre ne surgit pas en 431. Sa genèse remonte à 478, au moment précis où Athènes, en érigeant ses Longs Murs et en fondant la Ligue de Délos, installe les conditions d’une bipolarité mortifère. Cette dilatation temporelle permet à l’auteur de tisser une analogie audacieuse, bien que risquée, avec le cycle des guerres mondiales du XXe siècle : une unique séquence de quarante ans marquée par une pause illusoire, où deux blocs hégémoniques s’affrontent jusqu’au déclassement mutuel, au profit de puissances tierces.
L’échiquier des mondes
L’une des grandes forces de l’ouvrage est de briser l’enfermement helléno-centré. Luciano Canfora déploie une géographie totale où l’or perse pèse aussi lourd que les hoplites spartiates ou les trières athéniennes. Il restitue avec brio la dimension véritablement “mondiale” (Weltkrieg) du conflit : des colonnes d’Hercule aux satrapies d’Asie Mineure, des mines d’or du mont Pangée aux forêts de charpente de Macédoine. La guerre est avant tout logistique et financière. L’auteur exhume la réalité de cet Empire athénien : une machine prédatrice calquée sur le fiscalisme achéménide, où la démocratie des citoyens est financée par la sujétion des alliés. C’est dans ce cadre qu’il faut lire la démesure d’Alcibiade, dont le regard, lors de l’expédition de Sicile, portait déjà au-delà de Syracuse, vers Carthage et l’Ibérie, rêvant d’un encerclement global du Péloponnèse. L’historien n’oublie pas la base matérielle de cette hubris : l’esclavage, rappelé brutalement par la fuite de 20 000 cheirotechnai (artisans et ouvriers) lors de l’occupation spartiate de Décélie, véritable hémorragie vitale pour l’économie athénienne.
La chair des archives
Sur le terrain glissant de la philologie, Luciano Canfora ne négocie pas : il tranche. Contre l’agnosticisme prudent de l’école anglo-saxonne (Finley ou Dover), il adopte une posture affirmative, presque pugilistique. Il réhabilite la valeur documentaire absolue des traités transcrits par Thucydide et livre une analyse technique fascinante du “deuxième prologue” (V, 26). Là où la vulgate voit une transition, l’historien décèle la trace de l’éditeur : c’est Xénophon, dépositaire des archives du maître (Nachlaß), qui aurait soudé ses propres Helléniques au récit inachevé de Thucydide. L’argument repose sur une distinction grammaticale subtile mais décisive : l’usage du parfait gegraphè (« a écrit », constat d’un état) là où Thucydide employait l’aoriste xynegrapse (l’action d’écrire). Si cette lecture peut sembler spéculative à certains égards, elle a l’immense mérite de redonner chair aux manœuvres diplomatiques souterraines, en s’appuyant autant sur le texte littéraire que sur le décryptage d’inscriptions lapidaires, comme ce décret honorant Héraclide de Clazomènes, chaînon manquant des négociations avec la Perse.
L’impératif de la Stasis
Au cœur du livre, Luciano Canfora isole le véritable agent de la défaite d’Athènes : la stasis — la discorde civile. Plus que les lances spartiates, ce sont les déchirements internes qui ont abattu la cité. L’historien dépeint une démocratie radicale qui, orpheline de l’autorité morale de Périclès, sombre dans une lutte des factions autodestructrice. L’analyse du procès des Arginuses (406) est glaciale de précision : une assemblée hystérisée, manipulée par l’ambigu Théramène, envoie à la mort son propre état-major, dont le fils de Périclès, sur la base d’accusations mêlant opportunisme politique et terreur religieuse. L’historien ne sauve personne : ni les oligarques des hétéries, ni les démagogues comme Cléophon, ni surtout Alcibiade. Ce dernier est peint non comme un héros romantique, mais comme le symptôme de la maladie athénienne : un princeps manqué qui, par dépit, enseigne à Sparte comment fortifier Décélie pour étrangler sa propre patrie. C’est la thèse centrale du livre : la guerre extérieure nourrit la guerre civile, et inversement, jusqu’à la ruine.
L’héritage des ruines
L’ouvrage s’achève non sur une simple fin des hostilités en 404, mais sur un changement d’époque. Luciano Canfora décrit la destruction des Longs Murs au son des flûtes comme une scène d’ironie tragique : les Grecs célèbrent le début de la “liberté” alors qu’ils viennent de sceller leur dépendance à l’or perse. La victoire de Sparte est une illusion d’optique. En épuisant Athènes, Sparte a préparé le terrain pour le retour en force du Grand Roi, véritable arbitre de la paix de 387, avant l’émergence fatale de la Macédoine. Si l’analogie systématique avec l’Europe du XXe siècle peut parfois sembler forcer le trait, elle confère au récit une puissance évocatrice indéniable. Luciano Canfora, en réhabilitant la continuité entre Thucydide et Xénophon, offre une vision cohérente et sombre de l’histoire, où les peuples, grisés par la “cause très vraie” de leur propre puissance, marchent les yeux grands ouverts vers leur propre déclassement