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Quand le vrai se noie, il faut apprendre à pagayer

Monique Atlan et Roger-Pol Droit, La Grande Pagaille, Éditions de l’Observatoire, 29/01/2026, 224 pages, 22€

Ce visage à l’écran, vous le reconnaissez d’emblée : les yeux, la voix, les intonations. Pourtant, ce n’est pas lui qui parle. Deepfake. De ce vertige quotidien, Monique Atlan et Roger-Pol Droit tirent le fil d’un essai qui va beaucoup plus loin que l’énième alerte sur les fausses nouvelles. La grande pagaille sonde un dérèglement plus profond : l’indifférence croissante au fait même de distinguer le vrai du faux. En chemin, les auteurs exhument une coïncidence étymologique dont ils reconnaissent eux-mêmes que “l’affaire n’est pas claire” mais dont le pouvoir évocateur est considérable : pagaille et pagaie partageraient une même racine, le désordre et l’instrument pour s’y frayer un chemin ne faisant qu’un.

La texture du faux : quand la preuve s’évapore

Monique Atlan et Roger-Pol Droit ouvrent par un inventaire déconcerté de la pagaille telle qu’elle se vit : visages synthétiques indiscernables du réel, deadbots permettant de converser la nuit avec des proches décédés, captation d’attention à grande échelle. L’image et la voix, longtemps garantes de l’authentique, ne prouvent plus rien. Mais les auteurs poussent l’analyse au-delà du diagnostic technologique, en convoquant les travaux d’Asma Mhalla : on a dépassé la simple guerre informationnelle pour entrer dans une “guerre cognitive” qui vise à “changer à bas bruit votre perception du monde, ce en quoi vous croyez”. La menace, disent Monique Atlan et Roger-Pol Droit, réside moins dans tel ou tel mensonge que dans la possibilité de “perdre la main sur nos esprits”. C’est sur ce sol miné qu’ils déploient ensuite leur cartographie des trois familles de vérités : factuelles (la correspondance entre un énoncé et le réel), logiques (les relations entre propositions dans l’univers de la pensée pure), et d’opinion (ce vaste continent subjectif où se mêlent croyances, perceptions, émotions). C’est sur ce troisième territoire, le plus instable, que la pagaille prospère, car le basculement décisif tient en deux mots : “ma vérité”. Quand le centre de gravité du vrai migre du monde vers le moi, quand “mon regard, mon point de vue, mon avis, mon choix, mon désir” deviennent l’unique étalon, la notion même de réalité partagée implose. Monique Atlan et Roger-Pol Droit retracent la généalogie de cette déflagration avec rigueur : Marx et Freud, les premiers maîtres du soupçon, avaient déplacé la vérité sans l’anéantir, substituant aux discours de surface des socles nouveaux (le mode de production, les pulsions inconscientes). La destruction radicale commence avec les coups de marteau de Nietzsche, proclamant que les vérités “sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores usées qui ont perdu leur force sensible”, puis se prolonge avec Heidegger, Foucault, Derrida et la French Theory. L’un des constats les plus acides du livre : le trumpisme des faits alternatifs et le relativisme woke, idéologiquement

Portrait d’un individu allégé de tout

Le terme vient de la marine : on jette le lest pour sauver le navire. Monique Atlan et Roger-Pol Droit en font le concept central de leur anthropologie de l’individu contemporain, qui se défait progressivement de tout ce qui l’arrime au réel. Le corps d’abord, mis entre parenthèses par l’empire des écrans, entraînant avec lui le temps et le sentiment de finitude, puisque “le virtuel ne connaît pas le temps, même s’il s’écoule continûment dans le réel”. Les autres ensuite, réduits à des traces numériques, indispensables pour valider l’image que l’on construit de soi mais maintenus à distance : “Ma vie privée est privée de vie. Sauf si je l’exhibe.” La société et ses médiateurs, enfin, balayés par la désintermédiation qui transforme chacun en oracle autoproclamé. Le vertige culmine avec l’abandon de la responsabilité, condensé dans cette expression que Monique Atlan et Roger-Pol Droit dissèquent : “Je dis ça, je ne dis rien…” Énoncer puis annuler, affirmer puis s’en démettre. Les auteurs y décèlent “un nihilisme, l’air de rien”, d’autant plus corrosif qu’il opère sans fracas. Et la chaîne des délestages ne s’arrête pas là : l’individu en vient à vouloir se délester de lui-même, de son identité fixée, pour devenir fluide, liquide, désormais “dictateur capricieux” de l’instant, pour qui ce qui était vrai hier ne l’est plus aujourd’hui.

De la pagaille à la morale

On pourrait croire que les auteurs en resteront aux outils du discernement cognitif. Ils y consacrent des pages précieuses, convoquant les travaux de Marc Romainville, pour qui l’enjeu éducatif se reformule désormais ainsi : “apprendre à penser juste en découvrant pourquoi l’on pense faux”. Biais d’ancrage, biais de récence, biais de confirmation : Monique Atlan et Roger-Pol Droit passent en revue ces pièges mentaux avec le souci constant de rendre tangible l’urgence d’un enseignement systématique de nos défaillances. Mais le mouvement décisif du livre intervient après, quand les auteurs opèrent un basculement que l’on n’attendait pas : la crise du vrai est une crise morale. Ils reformulent l’intuition dostoïevskienne : “Si la vérité n’existe pas, alors tout est permis…” Tout ? “Manipulations, contrefaçons, diffamations, dénis… mais également cynisme habillé en vertu, asservissement déguisé en émancipation, dictature grimée en démocratie, barbarie repeinte en civilisation.” La force de cette énumération tient à ce qu’elle décrit non pas un scénario catastrophe abstrait mais le fonctionnement concret de la morale inversée, celle qui verrouille le dispositif en parlant au nom du bien pour faire triompher le pire.

C’est ici que Monique Atlan et Roger-Pol Droit proposent leur principe vérité, inspiré du principe espérance d’Ernst Bloch, et condensé dans une  fiche pratique à trois mots. Rigueur : s’arrimer aux faits, ne jamais les confondre avec les récits qui rêvent de s’y substituer. Éveil : reprendre conscience des enjeux, devenir à son tour philosophe pour endurer les incertitudes du parcours. Inclusion : contre l’hypertrophie de l’individualisme devenu égolâtrie, réinstaurer la conscience d’appartenir à des collectivités où le discernement se partage. Le geste est celui d’une pensée qui refuse autant le scientisme (seul le vérifié existe) que le relativisme (toutes les opinions se valent), et qui pose la question du vrai comme “manière de se tenir dans l’existence, choix premier, originaire”, où choisir la vérité et choisir la vie s’adjoignent.

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