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Jésus libre penseur du judaïsme, enquête historique et critique accessible

André Thayse, Jésus de Nazareth, libre penseur du judaïsme. Éditions Academia, 30/06/2022. 144 pages. 17€

Dans cet essai, André Thayse propose une lecture historique et critique de Jésus, en le replaçant dans le contexte du judaïsme du Ier siècle. Jésus y est présenté non comme fondateur d’une nouvelle religion, mais comme un penseur juif libre engagé dans les débats religieux et moraux de son époque. « Jésus de Nazareth mérite mieux que l’image que s’en font les croyants : ou que le regard condescendant que lui accordent les incroyants. Trop facilement assimilé aux pratiques d’une institution qu’il n’a pas fondée ou aux commandements d’une religion qu’il n’a pas instituée, son image s’en trouve altérée (…) »

L’ouvrage explique aussi comment, après la mort de Jésus, son message a été interprété et transformé, contribuant à la naissance du christianisme. Le livre se situe davantage dans une approche historico-critique et rationaliste que théologique. L’auteur replace Jésus dans son contexte réel : la société juive du Ier siècle, ses courants religieux, ses tensions politiques et ses débats spirituels. Cette approche permet de démystifier la figure de Jésus sans la réduire, en montrant son enracinement dans la Tradition juive.

Revenons à l’histoire de cette quête de sens et de ces études scripturaires.

À la fin du XVIIIe siècle l’historiographie se lance dans la reconstitution de ce que fut Jésus de Nazareth comme personnage historique. On se heurte tout d’abord au problème des Sources relatives à Jésus provenant du Nouveau Testament. Le schéma apologétique est préféré à celui qui tendrait à présenter une biographie (quasi impossible). Dans les années 1950, une autre est choisie : la méthode historico-critique. On étudie le « Jésus de l’histoire ». Cette méthode reprend les documents existants, passés au crible de l’analyse littéraire et historique. En discernant dans les sources ce qui relève des reconstructions ultérieures, et ce qui peut être attribué à Jésus. Un thème principal est étudié en abordant la rupture entre Jésus et le Judaïsme du Ier siècle.

Enfin, plus récemment les exégètes cherchent à replacer Jésus dans le contexte religieux, social et politique du Judaïsme de son époque. Un sitz im leben évident terme allemand qui traduit la volonté de retrouver le « contexte vital », le « bain dans lequel » la vie de Jésus s’est déroulée est l’une des clés de l’exégèse moderne. Cette analyse a été mise en place, et a été développée par l’École de la critique des formes (formgeschichte) au XXe siècle. Cette analyse a la volonté de chercher à répondre à une question : dans quel contexte de vie du Peuple de Dieu un texte scripturaire ou l’enseignement de Jésus… ses verbatims ont pu être dits, prononcés, vécus et véhiculés ? Les travaux de chercheurs ou de théologiens tel Rudolf Bultmann, la critique de la Bible devient « radicale » et s’emploie à la « démythologiser » comme méthode herméneutique. Depuis la parution de l’Encyclique « Divino afflante spiritu » par le Pape Pie XII en 1943, l’Église catholique encourage l’exégèse historico-critique de la Bible. Il aura fallu plus d’un siècle pour avancer timidement et couramment dans le domaine.

Le livre présente en premier lieu le monde dans lequel Jésus a vécu. André Thayse insiste sur le fait que Jésus est un Juif parmi les Juifs, au cœur des débats religieux de son temps. Il ne fonde pas une nouvelle religion, mais s’inscrit dans une tradition vivante. Le contexte historique ne peut, ni ne doit, être évacué. Nous nous situons dans une Judée sous domination romaine, et dans laquelle la société est traversée par des tensions religieuses et politiques. De nombreux courants internes (Pharisiens, Sadducéens, Esséniens, Zélotes) au Judaïsme s’affrontent au sujet de la compréhension de la Torah et sa mise en mouvement dans le concret de la vie. L’attitude qu’ils adoptent face à l’occupant romain recouvre plusieurs attitudes soit de compromission soit de défi jusqu’aux positions le plus violentes et belliqueuses. Elles sont toutes traversées par des attentes messianiques fortes. C’est au cœur de cette société complexe que Jésus est replacé dans ce contexte comme un Juif engagé dans les débats religieux de son temps.

Comme toute relecture historique sur Jésus, certaines positions peuvent être débattues. Par exemple, la vision que l’on peut avoir de Jésus comme un réformateur juif. Cet ouvrage est une interprétation, et ne repose évident pas sur des questions de foi considérées comme normatives. L’interprétation privilégie fortement l’analyse historique et critique. Ici, l’interprétation est fortement non dogmatique et privilégie certaines sources ou lectures. Le livre ne cherche pas à trancher la question religieuse, et encore moins en se situant au cœur de la foi chrétienne et/ou judaïque (dépôt de la foi) mais à proposer une vision de Jésus comme figure historique, d’un message moral centré sur l’Homme, et d’une spiritualité compatible avec la liberté de pensée. Il invite à voir Jésus non seulement comme fondateur religieux, mais comme penseur engagé dans son époque. Le parti pris est intéressant mais pose d’emblée une question de fond.

L’auteur insiste sur la liberté intellectuelle de Jésus le présentant comme un penseur libre critiquant les rigidités religieuses et l’hypocrisie de l’intelligentsia des autorités du Temple, Pharisiens et Saducéens essentiellement.

Selon lui, il attache plus d’importance à l’éthique plutôt qu’aux rites en faisant de la primauté de l’humain et de la justice son axe principal. Jésus est présenté comme une figure en tension avec son environnement : opposition à certaines autorités religieuses. Discours critique envers les injustices sociales, et proximité avec les exclus et les pauvres. Cette position explique en partie les conflits qui mèneront à sa condamnation. Une critique du ritualisme se fait jour. L’auteur analyse la critique de Jésus envers certaines pratiques religieuses jugées formalistes. Il insiste sur l’hypocrisie religieuse. Il refuse une religion uniquement basée sur les règles extérieures, et privilégie la sincérité intérieure : la Loi doit servir l’Homme, non l’inverse. Expression que l’on retrouvera sous une autre forme dans l’Évangile au sujet du Shabbat.

Dans l’ouvrage, on souhaiterait alors voir davantage apparaître un développement autour de la prise de rôle de Jésus dans la Synagogue de Nazareth, dans Capharnaüm, et surtout autour des Béatitudes ; discours en quelque sorte « programmatique » de Jésus. Cette vision met en avant un Jésus « réformateur et spirituel, plutôt qu’institutionnel ». Il questionne les interprétations rigides de la Loi en mettant l’accent sur l’intention morale plutôt que sur le rituel, en valorisant la justice, la compassion et la dignité humaine. Jésus apparaît comme un réformateur interne du judaïsme, cherchant « à recentrer la religion sur l’éthique ». Des mots qu’il faut prendre avec des pincettes, et qui ne confèrent (avec nos mots et nos conceptions d’aujourd’hui) pas exactement la réelle et vraie vérité. Ils enferment trop Jésus, et lui donnent un contour qui n’est pas exact en tous points.

L’auteur insiste sur la dimension morale du message de Jésus : primauté de l’amour du prochain, importance du pardon, refus de la violence, et justice sociale et compassion envers les marginalisés.

Le jeune Rabbin de Nazareth propose une éthique nouvelle en proposant une pensée morale universelle, qui ouvre à une réflexion sur le Judaïsme et une certaine modernité. Selon André Thayse, Jésus doit être compris comme un Juif profondément ancré dans sa tradition, un penseur libre et critique, un réformateur moral, une figure historique dont le message éthique a eu une portée universelle. Il ne s’agit pas de nier la dimension religieuse, mais de revenir à une compréhension historique et humaine de Jésus.

La mort de Jésus est interprétée dans une perspective historique.

Jésus est perçu par les Pharisiens comme un perturbateur. Il suscite des tensions religieuses et sociales dans la communauté mosaïque, et une inquiétude politique auprès des autorités romaines. La crucifixion est replacée dans son contexte historique. La crucifixion est interprétée comme un événement historique lié au contexte, non seulement comme un acte théologique. Après sa mort ses disciples interprètent et développent l’enseignement de Jésus. Les Apôtres et les disciples sont envoyés aux quatre coins de la Méditerranée, à Rome, au travers de l’Empire romain et bien au-delà. Une nouvelle tradition religieuse va se structurer progressivement. Après le Concile de Jérusalem, et autour de questions importantes, le Christianisme se distinguera peu à peu du Judaïsme. Le compagnonnage va continuer encore longtemps… Cette transformation est présentée comme un processus historique. André Thayse explique au fil des pages que Jésus ne cherchait pas à créer une nouvelle religion. En revanche, il tendrait à affirmer que ses disciples auraient transformé son enseignement. Cette position ne peut être complètement et sérieusement retenue.

À la fin de l’ouvrage, l’auteur invite à percevoir Jésus non seulement comme figure de foi, mais comme penseur moral et spirituel, engagé dans son époque et porteur d’un message centré sur l’Homme.

Cette position n’est pas celle du Jésus de la Foi. Elle évacue complètement la question christologique en faisant de Jésus « un penseur », « un spirituel »,« un moraliste », un « sage », un « pacifiste ». Il est tout sauf tout cela. Même si l’on s’en tient au Jésus de l’Histoire on ne peut pas circonscrire la figure de Jésus à sa seule grammaire située mais le considérant comme le Messie de Dieu ; c’est-à-dire le « Christ ». L’apport des Épîtres pauliniennes, en particulier, mais aussi tout le corpus du Nouveau Testament apportent ce regard particulier sur la figure de Jésus.

Le propos du livre met aussi en lumière un Jésus profondément ancré dans le Judaïsme du Ier siècle. Il est porteur d’un message éthique universel. Selon André Thayse, ce message dépasse le cadre strict du judaïsme et prend une portée universelle. Le livre adopte une lecture historique plutôt que dogmatique, éthique plutôt qu’institutionnelle ; mais aussi critique. La proposition est de comprendre Jésus comme figure historique juive et comme un penseur libre surplombant au cœur du Judaïsme les règles normatives. Un portrait de Jésus est proposé par l’auteur où il apparaît comme un penseur libre, un réformateur moral, un prédicateur juif, une figure critique des rigidités religieuses.

L’auteur n’est pas un spécialiste ni un exégète. La passion et l’attrait pour l’Homme Jésus le mènent à étudier le personnage, la figure historique ; et il le fait avec courage. Bien évidemment, nous ne retrouverons pas dans ce texte le Christ de la foi qui dépasse l’homme. Dans l’histoire bien des courants politiques ou spirituels ont choisi l’homme et ses actes plutôt qu’en rejoignant la messianité de Jésus. En clair : le Jésus de la foi… Jésus-Christ. Il y a quelques années les Éditions Desclée avaient mis en chemin la belle et précieuse Collection « Jésus, Jésus-Christ ». Elle essayait de tenir ces deux aspects dans ses contributions. Il y a donc encore un chemin à faire pour préciser toujours les contours de la figure historique, de sa messianité, de la société de l’époque et de la réception des textes vetero et néotestamentaires. On lira ce livre avec l’intérêt et la critique nécessaire pour en retirer le meilleur…

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