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Lire pour vivre : un petit traité contre l’époque pressée moderne

Frédéric Ferney, Petit traité du vent à l’usage des moineaux qui adorent les miettes, Albin Michel, 2026, 304 pages,

Frédéric Ferney publie un livre qui refuse d’en être un. Ni roman, ni essai, ni mémoires, mais un peu tout cela à la fois, disloqué, reprisé, offert en miettes volontaires. Un “logbook” de 304 pages où l’on croise Saint-Simon, Proust, Rodin, des calembours d’anthologie, quelques grossièretés assumées et des provocations politiques lancées avec le sourire. Âmes polies, vous voilà prévenues.

L'école de soi, mode d'emploi

Frédéric Ferney prévient d’emblée : “On me reprochera à raison de n’offrir que des esquisses. Des remords tardifs. Des doléances absurdes. Des sourires niais.” C’est la première ruse de ce livre ; feindre la modestie pour mieux déployer, fragment après fragment, une intelligence du texte et du monde qui n’a rien de niais. Le “Petit traité” s’ouvre sur un manifeste d’apparence désinvolte, “L’École de soi“, où l’auteur dessine le périmètre de son entreprise avec la précision d’un faussaire avouant ses procédés. Ce qui se présente comme un carnet de bord, “un livre d’heures écrit dans la temporalité rêveuse d’un journal dont la chronologie s’efface“, obéit en réalité à une architecture secrète, celle des obsessions qui reviennent à la charge sous des déguisements variés : la littérature française comme patrie mentale, la haine considérée comme un des beaux-arts, le judaïsme, la musique, la peinture, et cet amour du calembour élevé au rang de discipline philosophique.

Précisons d’entrée un paramètre de lecture : Frédéric Ferney ne porte pas de gants. Le livre mêle à ses méditations sur Proust et Baudelaire un “Je dis merde à Rousseau, Sandrine Rousseau” lâché entre deux aphorismes, et quelques crudités qui rappellent que le moraliste français descend aussi de Rabelais. On passe du sacré au “faute de pouvoir chier sur la nappe“, et c’est précisément cette oscillation entre le sublime et le trivial qui donne au livre son rythme et sa vérité. Son passage sur la haine fait sauter les verrous convenus : “Il y a une sorte de perfection dans la haine, quand elle est pure, sans accident, comme la grâce.” Et d’enrôler Genet, Céline, Saint-Simon, Sartre dans une même cohorte de haineux magnifiques, privés desquels la littérature perdrait “cette chaude caresse, cette gifle“.

Portraits au vitriol et à la tendresse

La section la plus vaste du livre, “Mes poisons“, fonctionne comme une galerie de rencontres à travers les siècles. Frédéric Ferney y pratique le portrait en miniature avec une aisance qui rappelle le moraliste classique, à ceci près que le moraliste, ici, se moque volontiers de lui-même. Proust surgit, “gringalet” capable de “transfigurer ses phobies en motifs de broderie” ; Balzac arrive au volant d’une Buick rose décapotable, selon le rêve de Jean-Claude Carrière ; Camus apparaît “en gabardine et la clope au bec, le plus enfant des hommes“. On croise Racine et Corneille soumis à une dissertation de lycée avec cette injonction délicieuse : “Y’a pas que Rimbaud et OSS 117 dans la vie !

Ses pages sur Rodin, “l’Ogre, le redresseur de corps, qui a donné des ailes aux cailloux“, mêlent l’érudition à une jubilation physique. Celles sur la corrida convoquent Garcia Lorca et Goya pour sonder ce “duende” insaisissable, “dans les ultimes demeures du sang“. Un risque guette, que Frédéric Ferney connaît mieux que personne puisqu’il en fait l’aveu : “Un écrivain, on le sait, ça se répète ou ça se contredit tout le temps.” Il arrive que la cavalcade des références produise un léger vertige, que le système du fragment tourne à l’autopastiche, que le lecteur se demande si le prochain astérisque va ouvrir sur Montaigne ou sur un calembour. Mais c’est le propre de ce livre de jouer sa peau à chaque page : quand l’érudition sature, une phrase nue relance tout, et la voix repart, irrégulière, obstinée, comique.

Festin de miettes

Le livre ménage d’autres surprises. Les “Dix portraits suaves” consacrés à Jaccottet, Sempé, Malraux, Torugo !, Calvin, Barthes, Mauriac, Yourcenar, Conrad et Diderot composent un panthéon intime où chaque figure reçoit un éclairage oblique, inattendu. Les “Chroniques du temps perdu” abordent de front l’humanisme, l’islam, la démocratie latine, Bonaparte, avec un mélange de sérieux et d’impertinence qui interdit au lecteur de s’assoupir. Et le livre s’achève sur une trouvaille : une lettre posthume d’Aragon adressée à Michel Houellebecq, suivie d’un “Bréviaire du pire” où l’auteur confie, à propos de ce dernier : “C’est le dernier écrivain à croire encore qu’on peut mourir d’aimer, il est très fort.”

Frédéric Ferney aura écrit le livre de celui qui préfère “ce qui recule, ce qui s’oublie, à ce qui s’invente“. Fragile par construction, puisqu’il revendique l’esquisse et la contradiction comme méthode, il arrive qu’on s’y perde, que l’accumulation des grands noms fasse écran. Mais cette fragilité est aussi sa force : elle empêche le système, interdit la pose, oblige l’auteur à recommencer à chaque astérisque. On referme ce traité du vent avec le sentiment d’avoir été, pendant trois cents pages, en compagnie d’un esprit libre qui fait “son petit Montaigne” sans se payer de mots, et dont la seule prière tient en quatre syllabes : “T’as qu’à t’en foutre !”

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