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Leila Guerriero explore mémoire, survie, dictature et silence

Leila Guerriero, L’Appel, traduit de l’espagnol par Maïra Muchnik, Éditions Rivages, 20/08/2025, 544 pages, 24€

Au bout de l’avenue Libertador, l’une des plus célèbres de Buenos Aires où fleurissent musées et villas de standings, se trouve l’ESMA – l’École de Mécanique de la Marine Argentine – jadis l’un des pires centres de détention du pays.
Ici, durant les sept années de la dictature argentine, plus de cinq mille personnes furent torturées, parmi lesquelles Silvia Labayru emprisonnée dans ces lieux à l’âge de vingt ans à cause de son appartenance au groupe armé les Monteneros, alors qu’elle était enceinte de cinq mois.
Et c’est non loin de là, lors d’un dîner réunissant quelques amis de cette période, une quarantaine d’années plus tard, qu’en rencontrant cette même femme, l’autrice va choisir d’en raconter l’épopée.
Le terme d’épopée s’appliquant d’ailleurs à un double niveau en l’occurrence : celui de la prisonnière bien sûr, mais également de l’auteure qui livre un récit aussi intelligent que bouleversant.
Si cet ouvrage, L’appel, a été plébiscité en Espagne avant de devenir un best-seller international, c’est parce qu’il couronne un vaste travail d’écriture au croisement du journalisme et de la littérature.
Résultat d’un dialogue étalé dans le temps et pétri d’indications sur un passé atroce comme d’anecdotes inattendues, le livre est tout à la fois un superbe portrait de femme et un précieux témoignage de cette période honnie.

Une rigoureuse déontologie journalistique

Une œuvre fleuve de non-fiction selon le procédé narratif qui, nonobstant la sensibilité des liens établis durant le long échange entre l’écrivaine et l’ex-prisonnière, préservera toujours une distance journalistique, tel que le stipule la narratrice.
« Premier contact, le 4 mai 2021, sur le balcon d’un appartement de la rue Gurruchaga, dans le quartier de Palermo. Nous sommes convenues de ce rendez-vous simplement pour faire connaissance, mais au cours de cette conversation informelle s’établissent les conditions de travail. Elle : Je pourrrais lire ce que tu as écrit avant que ce soit publié ? Moi : Non. Elle : Dans ce cas, je peux enregistrer nos conversations ? Moi : Oui. »
Deux années durant, y compris lors de la pandémie du Covid, l’autrice ménagera des allers-retours entre passé et présent, où le banal du contemporain éclaire l’horreur d’un odieux passé.

Une fresque magistrale

Éclaire, c’est beaucoup dire cependant, tellement l’histoire de Silvia Labayru n’est pas exempte de failles, comme le lui reprocheront quelques anciens Monteneros, surpris d’avoir pu la voir être libérée des geôles dont on ne sortait pas vivant, avec leurs questions lourdes de sous- entendus et culpabilisateurs :
« Et vous, pourquoi êtes-vous sortie vivante de cet enfer ? ». Et en toute logique « qu’avez-vous fait pour cela ? »
Ce qui, après les affres de la détention, constituera pour Silvia une double peine. Fut-il teinté de zones d’ombre, son propos comme celui relatant son enlèvement n’en demeure pas moins prégnant.
« J’étais sur le siège arrière, regardant par où on passait. Ce n’est qu’au moment où on est entrés dans l’ESMA qu’ils m’ont fait baisser la tête. Comme j’avais vu tout le trajet, je me suis dit : je ne sortirai pas d’ici. C’était une très belle journée de la fin décembre. Il y avait des arbres et des fleurs, je me souviens que je regardais à travers la vitre et faisais mes adieux au monde. »
L’issue de cet enfermement provient d’un appel que reçut son père pour annoncer sa libération. Un appel libérateur que l’autrice déclinera tout au long du récit pour faire résonner les innombrables cris que des milliers de prisonniers pousseront durant ces années de terreur.
Tout autant qu’une histoire de survie, L’appel s’avère ainsi une fresque magistrale sur cette dictature militaire qu’une autre écrivaine argentine, Samanta Schweblin qualifiera « d’un véritable tour de force dont on parlera encore dans cent ans… »

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