Couverture du roman Caravane pour corbeaux d’Eminé Sadk, traduit du bulgare par Marie Vrinat aux éditions Agullo.
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Caravane pour corbeaux : voyage initiatique dans une Bulgarie rurale oubliée

Eminé Sadk, Caravane pour corbeaux, traduit du bulgare par Marie Vrinat, Agullo Éditions, 13/05/2026, 288 pages, 20,90€.

 

Un homme aurait voyagé quarante-six ans dans le temps, sans que nul sache si c’était vers l’avant ou vers l’arrière : il habitait le Deliorman. Le premier roman d’Eminé Sadk, que la traduction de Marie Vrinat porte en français chez Agullo Éditions, lance un professeur de géographie sur les routes d’une contrée bulgare que la carte a oubliée. Sous la fantaisie du voyage couve une plaie du vingtième siècle. On avance, on rit, et le sol se dérobe.

Un matin d'octobre, la forêt folle

Tout s’ouvre un matin d’octobre, lorsque la voix du muezzin annonce par la fenêtre la mort d’un inconnu et tire Nikolaï Todorov de son petit déjeuner de vieux garçon. La scène donne déjà le ton : dans cette bourgade où l’odeur du complexe porcin se mêle à celle du bitume neuf, le deuil passe par la comédie. “Dans cette ville, on ne peut même pas mourir tranquillement !”, maugrée le héros, et l’on devine aussitôt à quel régime d’ironie tendre le livre nous convie.

Deux noms pour une seule forêt : Deliorman pour les Turcs musulmans, Loudogorié pour les Bulgares orthodoxes, deux mémoires superposées sur la même terre. Villages désertés, exploitations regroupées, deux générations qui ont désappris la terre : Eminé Sadk arpente une périphérie européenne que la capitale a laissée choir, et son atlas intime tient de l’inventaire mélancolique autant que de la fable. La forme épouse ce désordre. Les seuils de la première partie s’ouvrent sur les carnets d’un ethnographe imaginaire, Philipp Kanitz, arrière-petit-fils inventé du voyageur austro-hongrois Felix Kanitz dont les relevés balkaniques du dix-neuvième siècle avaient omis la ville natale de l’autrice ; à ce savant fantôme, elle confie de cartographier une contrée restée invisible à la science officielle. Puis la route de Todorov s’entrelace à d’autres voix, celle de la petite Mila au premier chef. J’y perçois une ironie tranquille envers tous les regards surplombants, le mien compris.

Sur la route, un jazz sans notes

Passé le seuil, le roman devient traversée, et la traversée, galerie. Une faune bigarrée peuple ces confins : grand-père Muhittinn le Pigeon, facteur au portail sculpté qui veille sur la mémoire du pays ; le Baron, qui règne par la terreur sur un trafic sordide ; la belle Binnaz, captive de ce monde, dont le seul prénom transperce le cœur du voyageur comme une lance empoisonnée. Les lieux eux-mêmes portent des noms qui sont autant de clins d’œil, Douratch, Letuepas, ou ce village au nom transparent, Garvann, le corbeau, posé quelque part sur le Danube. Eminé Sadk marie le burlesque et l’effroi sans forcer le trait ; sa langue, imagée, insolente, garde le rire à portée de main quand le récit frôle le pire.

La forêt folle mérite son nom, car la frontière du réel s’y effrite. On ne sait plus toujours si Todorov marche ou s’il rêve, si les silhouettes qui le secourent tiennent du voisinage ou de la légende. Le pari est audacieux, puisqu’il attelle une intrigue de caïds et d’arnaques à la mémoire d’un peuple humilié ; Eminé Sadk le tient par la grâce d’un regard qui refuse de hiérarchiser ses créatures. Cette porosité, elle la travaille jusque dans la matière de la phrase : de la langue ottomane finissante des villages, elle fait une musique, un parler sans règle ni écriture qui s’invente à mesure qu’il se dit. J’avoue un faible pour ces âmes cabossées, à demi rêvées, que l’autrice regarde de plain-pied.

La caravane pour corbeaux

Sous la fantaisie affleure l’Histoire, et elle porte un nom précis. Le livre garde la mémoire du processus dit de renaissance : lancée fin 1984 et menée à son terme en février 1985, cette campagne contraignit huit cent mille Turcs à échanger prénoms et noms turco-musulmans contre des patronymes bulgares et chrétiens, avant la grande excursion de 1989 qui jeta des centaines de milliers d’entre eux sur les routes de l’exil. Eminé Sadk l’infuse dans la chair du récit, où l’Histoire se donne par scènes plutôt que par leçons. La petite Mila revoit les hommes en uniforme fracasser la porte de l’appartement familial ; Todorov, la nuit, se voit brûler dans un rêve qui revient, écho d’un poète qui s’immola pour son nom.

Reste la question qui hante tout le livre, celle du nom. Ôter son nom à quelqu’un, rappelle la traductrice Marie Vrinat-Nikolov, c’est “le nier dans ce qu’il a de plus intime” ; le nom devient le foyer ardent du roman. Je place au centre de tout le récit la page où grand-père Muhittinn raconte le stratagème du père de Todorov : ce professeur de littérature, dans un lycée mêlé, donnait à ses élèves turcs des sobriquets pour n’avoir jamais à prononcer les noms bulgares qu’on leur imposait, et leur épargner l’humiliation. Là, l’ironie se tait, et le roman touche à sa vérité. Eminé Sadk récuse la noirceur pour la clarté qu’elle rend aux humiliés, et laisse le réel glisser sans cesse vers l’imaginaire ; la traduction de Marie Vrinat, grande passeuse de la littérature bulgare, en restitue chaque éclat de drôlerie et de gravité. Eminé Sadk arrache à l’oubli une forêt entière de vaincus, et leur rend, avec leur nom, le droit de rire encore.

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