Couverture du livre Laënnec et Broussais de Carole et Daniel Séréni, Les Éditions du Cerf
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Laënnec et Broussais, la querelle qui a divisé la médecine

Carole et Daniel Séréni, Laënnec et Broussais. L’éternel conflit médical, Les Éditions du Cerf, 04/06/2026, 200 pages, 20€

Une doctrine couvrit la France de sangsues, une méthode inventa l’auscultation, et Paris choisit la doctrine. François Broussais ramenait toutes les maladies à l’irritation de l’estomac et tenait pour oiseuse la description des lésions. René Théophile Hyacinthe Laënnec avouait son ignorance des causes et rattachait chaque bruit entendu chez le vivant à une lésion d’autopsie. Carole et Daniel Séréni relisent les traités des deux rivaux et tirent de cette querelle vieille de deux siècles un livre d’érudition qui se lit comme un diagnostic sur notre temps.

Vers 1810, deux Bretons dans la tourmente

L’ouvrage s’ouvre sur un état des lieux d’une netteté de manuel. Vers 1810, la thérapeutique était pratiquement inopérante et l’on diagnostiquait des fièvres, des catarrhes, des phtisies, sans plus. On savait mesurer la température d’un fébrile et on s’en dispensait, on ignorait l’idée de compter les pulsations, on qualifiait le pouls avec les adjectifs que Molière avait déjà moqués. Les auteurs en font le décor obligatoire, et le parti pris éclaire tout ce qui suivra. Faute de preuve opposable, la doctrine la plus éloquente l’emportait.

Deux Bretons traversent ce décor par des routes contraires. François Broussais, né à Saint-Malo en 1772, parcourt seul la campagne à cheval dès l’âge de neuf ans pour porter aux indigents les remèdes de son père chirurgien, s’engage à vingt ans dans les armées de la République, combat en Vendée, apprend que ses parents ont été torturés puis égorgés à Pleurtuit le jour de Noël 1795, navigue sur les bateaux corsaires où certains contemporains l’ont dit embarqué avec Surcouf. Le siècle avait pourtant été averti, puisque François-René de Chateaubriand, condisciple à Dinan, rapporte dans ses Mémoires qu’une baignade dans la Rance valut au jeune homme d’être “mordu par d’ingrates sangsues, imprévoyantes de l’avenir”.

René Théophile Hyacinthe Laënnec, né à Quimper en 1781, perd sa mère à cinq ans, se voit confié à un oncle médecin de Nantes par un père avocat, poète léger et de fidélités politiques changeantes, et apprend l’anatomie dans la ville où Carrier noyait ses prisonniers au milieu de la Loire. Le récit tiré de ces deux jeunesses s’appuie sur la correspondance et sur les archives, et l’on comprend vite que les caractères se sont trempés là, dans la guerre civile et le dénuement.

1816, le cylindre contre l'irritation

Une seule année condense le livre. Empêché par la corpulence d’une jeune malade et par les convenances, Laënnec roule en 1816 un cahier de papier et perçoit les battements du cœur avec une netteté inédite, quand Broussais publie la même année l’Examen de la doctrine médicale et conquiert la jeunesse des écoles.

L’invention pesait moins que l’usage qu’en fit son auteur. Dix années durant, Laënnec ausculte, consigne, dissèque, tourne ses cylindres de bois sur un tour d’ébéniste, et rattache patiemment chaque bruit à une lésion. La pectoriloquie, cette voix du malade que le thorax amplifie en un point précis, désigne une caverne creusée par la tuberculose, et l’autopsie le confirme presque à chaque fois. Les registres d’entrée de l’hôpital Necker mesurent le basculement mieux qu’un plaidoyer. À partir de 1817 y figurent des pleurésies et des pneumonies, et en 1822 plus d’un hospitalisé sur deux reçoit dès son admission un nom de maladie encore en usage aujourd’hui.

Broussais, au même moment, tient la clé universelle. Une stimulation excessive irrite un organe, l’estomac de préférence, l’irritation tourne en inflammation, l’inflammation engendre la lésion, et la cure se ramène à la diète, au repos et aux sangsues. Le système avait l’élégance des théories qui dispensent d’apprendre. Les auditeurs se pressaient jusque dans la rue, des robes à la Broussais s’ornaient de garnitures qui simulaient l’animal, et la pêche nationale ne suffisant plus, on en importait des dizaines de millions. Carole et Daniel Séréni, qui avaient déjà répondu aux détracteurs de la science médicale dans un essai donné aux Éditions du Cerf, restituent cette séduction sans la caricaturer, et leur lecture des traités fait apparaître un clinicien qui touche juste sur l’inflammation puis se dispense de vérifier.

Le duel prend alors des allures de procès public. Broussais concède du bout des lèvres l’utilité du stéthoscope, écarte l’anatomie pathologique en quelques lignes cinglantes et refuse à son rival le titre d’architecte, ne lui laissant que celui de “manœuvre qui recueille et apprête des matériaux”. Laënnec, sommé de guérir ce qu’il se borne à décrire, répond ailleurs et autrement, par une formule qui tient lieu de théorie de la connaissance. Savoir si l’impuissance de la médecine est triste lui paraît hors sujet, “il s’agit de savoir si cela est vrai”.

Après 1832, des registres du Val-de-Grâce aux écrans

Le choléra inflige à la doctrine son premier démenti public. Casimir Périer, qui préside le Conseil, impose en 1832 les prescriptions de son médecin à tous les établissements de soins du pays, l’inspection ministérielle relève dans le service du Val-de-Grâce une mortalité supérieure à celle des salles voisines, et Broussais, attaqué, riposte par une contrevérité, “Le choléra vaincu ! Un mort sur quarante malades !”. Périer meurt le 16 mai, soigné selon la méthode physiologique. Restreindre les boissons et saigner un déshydraté hâtait l’issue. Le tribun, pourtant, garde son public. La phrénologie le remet en selle dès 1836, dans un amphithéâtre que ses auditeurs démolissent, et Paris lui fait deux ans plus tard des funérailles grandioses.

Cette longévité tient moins à la médecine qu’à la politique. Membre de la Congrégation, médecin de la duchesse de Berry, redevable au ministère Villèle de sa chaire au Collège de France, Laënnec incarnait la Restauration aux yeux des libéraux, des bonapartistes, des républicains et des libres penseurs, quand Broussais, ancien des armées et agnostique déclaré, portait l’esprit qui dressera les barricades de 1830. Broussais traitait son rival de jésuite, Laënnec gardait le silence sur son irréligion.

Avant de refermer leur première partie, les auteurs suivent le lent retournement du jugement historique, de la parité polie des commentateurs du second dix-neuvième siècle au réquisitoire d’Henri Mondor, puis à la réhabilitation partielle venue des sciences humaines, Michel Foucault en tête avec Naissance de la clinique. Quand la seconde partie déplace la focale sur notre siècle, l’inquiétude change d’époque et devient la nôtre. Le rapprochement du passé et du présent se fait avec une précision qui décourage la protestation. Le professeur qui, pendant la pandémie de Covid, se dit détenteur de la molécule salvatrice et néglige toute évaluation, les deux millions d’articles publiés chaque année, la protéine miraculeuse baptisée cancérine par son inventeur, la papaye fermentée recommandée à Jean-Paul II par un futur prix Nobel, la séparation maintenue plus de cinquante ans entre démence sénile et maladie d’Alzheimer pour des raisons étrangères à la science, tout cela compose ce que le livre nomme une galerie de nouveaux Broussais.

La galerie a son envers lumineux, la maîtrise du SIDA et le vaccin contre le Covid obtenu en un an, œuvre des chercheurs qui travaillent, selon la formule des auteurs, à la Laënnec.

Le verdict que rendent Carole et Daniel Séréni appartient à leurs pages, on ne le déflorera pas ici. Porté par une érudition qui remonte toujours aux textes et par la clarté de deux médecins rompus à l’exposé, ce volume des Éditions du Cerf redonne à la querelle des années 1820 son ampleur entière et fait de l’histoire de la médecine un instrument de lucidité pour le temps présent.

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