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Dans “L’appartement de marbre” une famille révèle ses fractures

Anna Ruchat, L’Appartement de marbre, Traduit de l’italien par Véronique Volpeto, Éditions Zoé, 05/03/2026, 208 pages, 21€

L’appartement de marbre, un titre finement recherché pour un ouvrage dans lequel Anna Ruchat nous plonge dans les méandres de la complexité des relations familiales et humaines à travers l’histoire d’une famille italienne établie à Zurich. Elle y fait évoluer ses personnages tout au long d’une cinquantaine d’années, de 1970 à nos jours.

Une mère fascinante au cœur des tensions familiales

Maria, la mère, archéologue, est une femme érudite, intelligente, belle et cultivée, bohème chez elle, classique « chic » quand elle sort, passionnée par son métier et par l’art en général. Elle entretient avec ses trois enfants, Esther, l’aînée, née d’un premier lit, Giovanni et Pietro, des liens affectifs différents, qu’elle s’efforce de faire passer pour très simples, éludant et minimisant systématiquement toute marque, toute attitude, toute réflexion qui pourrait remettre en cause son souhait profond : être une mère parfaite dans un couple parfait. Son confident privilégié, auquel elle écrit ses questionnements, est son premier mari, décédé, pour lequel elle conserve un amour serein, idéalisé et éternel. Plus tard, elle prendra aussi la plume pour écrire à Bruno.

Bruno, le père, psychiatre, est un homme parfois sans gène, le plus souvent distant dans l’expression de ses sentiments, mais très aimant, à sa façon, pleine de discrétion. Il évolue entre son cabinet, qui jouxte l’appartement, et ses nombreux et fréquents déplacements professionnels à des colloques ou des séminaires. Absent ou présent, il reste longtemps énigmatique jusqu’à ce que la maladie, à la fin de sa vie, ne le conduise à dévoiler un peu plus son humanité et ses ressentis.

Teresa, une jeune femme de 18 ans, quitte sa maison familiale et son village de Lombardie pour devenir la gouvernante des deux garçons, Giovanni et Pietro, frères « ennemis », qui ont en commun de ne pas respirer la quiétude et la joie de vivre. Son arrivée au sein de la famille va leur apporter un appui certain pour réaliser leur propre identité et partager des moments vrais et chaleureux. Mais la remise en question de l’éducation que leur apporte Maria sera au centre de plusieurs événements.

Esther, la sœur aînée qui a quitté la maison, est et reste, au fil du temps, la préoccupation majeure de sa mère, toujours plongée dans les réminiscences du passé où elle partageait avec elle un amour maternel et filial « idéal » qui n’a pas survécu au mariage de Maria avec Bruno. Les relations mère/fille ont ainsi été transformées, provoquant à la fois des moments de tendre complicité et de souffrances générées par les non-dits. Esther est depuis toujours l’objet de querelles parfois violentes entre Maria et Bruno.

Si ses passages éclair dans l’appartement ne lui ont pas permis d’y rencontrer Teresa, les deux jeunes femmes finiront par se lier d’une amitié vraie.

Et puis il y a les voisins, qui viennent peu souvent visiter la famille, mais qui sont très appréciés de Giovanni et Pietro. Que trouvent-ils chez eux de si réconfortant ?

Un roman délicat sur la mémoire, les silences et les secrets

L’auteur nous entraîne avec une simplicité mêlée d’ambiguïté et avec beaucoup de force dans l’histoire de ces personnages sur deux générations, abordant leurs moments heureux, traitant avec une réalité pleine de finesse les fins de vie des parents. Sous sa plume, les personnages, si joliment décrits, deviennent des êtres à la fois familiers et insaisissables.

Les sentiments, qu’ils soient simples ou compliqués, y sont toujours subtils. Le style fluide et agréable de l’autrice finit par éluder les complications et/ou les souffrances et les difficultés pour les englober naturellement dans la normalité des vicissitudes inhérentes à tous les rapports humains. De même, elle aborde le bonheur avec une quiétude apparente qui contient une grande force de vie et de joie.

L’appartement tient un rôle central dans cet ouvrage. Grand et lumineux, contenant peu de meubles, parsemé de livres dans une belle bibliothèque en bois, sur des étagères, par terre, sur des fauteuils…, il reflète le mode de vie bohème intellectuel de gauche, très répandu dans une certaine bourgeoisie du dernier tiers du XXe siècle. Cet espace bourgeois, où l’on fume beaucoup, est le cocon d’un bien-être de façade, mais aussi de non-dits, de rancœur et des disputes, duquel se détachent, ponctuellement, des scènes d’apaisement et de sincérité. Comme le marbre, tous les secrets y restent, jusqu’à la fin, impénétrables.

La place que les relations simples, sincères et agréables occupent dans ce roman est positionnée à l’extérieur de l’appartement, dans d’autres temps et dans d’autres lieux. Laissez-vous entraîner dans les questions qui sont suscitées dans cet ouvrage passionnant, jusqu’à la dernière ligne.

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