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Le Bas-Empire révèle Rome entre crises, réformes, christianisation et résilience

Tiphaine Moreau, Le Bas-Empire. IIIe-Ve siècle. Les derniers feux de l’Occident romain, Perrin, 29/01/26, 448 pages, 25€

Trois siècles durant lesquels le récit familier de la chute se défait. De l’assassinat de Sévère Alexandre en 235 à l’installation de Théodoric en Italie, Tiphaine Moreau arpente une période longtemps lue sous le signe du déclin. Son ouvrage paru chez Perrin corrige la lecture décliniste pour restituer la trame politique du Bas-Empire ; il décrit une histoire de mutations, d’expérimentations institutionnelles et de bifurcations stratégiques. Le propos est net, documenté, livré sans surplomb.

Le titre seul est une prise de position. En préférant le « Bas-Empire » à l’« Antiquité tardive », Tiphaine Moreau désigne ce qu’elle choisit d’observer : l’État romain comme édifice, ce que Jean Baechler nommait la « politie », emprunt assumé dès la préface de Bertrand Lançon. La démarche tranche avec la perspective culturaliste héritée d’Henri-Irénée Marrou et de Peter Brown, sans abolir l’Antiquité tardive elle-même ; elle redonne droit à l’événement, aux causalités, aux ruptures dynastiques, aux contraintes fiscales et militaires d’un pouvoir qui se reconfigure. Bertrand Lançon, dans une préface affectueuse et savante, salue ce parti pris en formulant la thèse en sept mots : « le supposé malade avait la vie dure ». La sobriété devient ici une méthode.

Le geste fort se loge dans le terminus retenu. Tiphaine Moreau relativise la date fétiche de 476, qui correspond à la déposition de Romulus Augustus, tout en rappelant que Julius Nepos conserve encore formellement le titre impérial jusqu’en 480. Le point d’arrêt de son enquête se porte plus loin, vers 493, avec l’installation ostrogothique de Théodoric, qui régnera en princeps dans une Italie demeurée romaine. Ce déplacement défait le scénario téléologique d’une chute spectaculaire. T. S. Eliot, convoqué par le préfacier, fournit la formule juste : « Non dans un bang mais un murmure. » L’Empire bifurque et se rétracte ; il persiste sous d’autres formes institutionnelles. Le voici délivré du pathos littéraire qui le pétrifiait depuis le comte de Ségur.

Vetustas et innovatio

Le récit se déploie en quatre temps articulés sans rupture méthodologique. Tiphaine Moreau y suit l’État romain à la trace, dans sa capacité à inventer ses solutions : la tétrarchie démultiplie la présence impériale, le recrutement s’arrime aux capitula, la fiscalité dioclétienne se réordonne autour de la iugatio-capitatio, l’armée se redimensionne, la monnaie se réforme. À partir de Constantin, en 312, le pouvoir impérial favorise puis encadre progressivement les Églises : il règle des conflits, convoque des conciles, fait appliquer des décisions et intervient dans une orthodoxie disputée. Cette extension du rôle religieux de l’empereur dilate les attributions héritées du pontifex maximus, jusqu’alors liées surtout à la tutelle des cultes publics romains. C’est l’un des apports majeurs du livre.

La période entière est analysée sans rabattre le politique sur le religieux ni l’économique sur le militaire ; chaque registre conserve sa temporalité propre. L’épilogue fait place à une distinction des temporalités qui évoque les « temps braudéliens », sans que la référence devienne le principe directeur de l’ouvrage. Tiphaine Moreau alterne les échelles, distingue les rythmes, refuse les déterminismes faciles. Le IIIe siècle se révèle laboratoire d’innovations ; le IVe offre, selon le mot retenu par l’auteure, une parenthèse de stabilité ; le Ve siècle accumule les crises et les renoncements jusqu’à l’effacement du régime impérial. Dans cette progression, l’auteure prend soin de doser sucré et salé, pour reprendre la métaphore culinaire de Bertrand Lançon : les développements sur le climat, la peste, l’économie, le christianisme s’insèrent en touches dans le récit événementiel sans le submerger. Le résultat tient à un équilibre maîtrisé entre récit et analyse. Le parti pris politique éclaire puissamment la période, au prix d’un estompage assumé des dimensions sociales, culturelles, climatiques et pathologiques, abordées par touches plutôt que frontalement.

L’Empire après l’Empire

Le dernier siècle d’Occident est déroulé sans fascination morbide. Tiphaine Moreau y montre comment pertes territoriales, effritement fiscal, discontinuité dynastique et recomposition des relations romano-barbares, faites d’affrontements mais aussi de foedera et d’installations négociées, conduisent par usure plutôt que par cataclysme à la fin du régime impérial dans sa moitié occidentale. Les années 455-480 condensent ce processus : après Avitus et Majorien, puis après la déposition de Romulus Augustus en 476, l’Italie passe sous le gouvernement d’Odoacre, tandis que Julius Nepos conserve formellement le titre d’empereur depuis la Dalmatie jusqu’à son assassinat en 480. La disparition du régime impérial occidental ne se confond donc ni avec un seul jour ni avec une pure destruction. Les cadres administratifs, juridiques et culturels de Rome se prolongent toutefois dans les royaumes wisigothique, burgonde, ostrogothique ; ceux-ci empruntent aux Romains leur droit, leur langue et une part de leur appareil de gouvernement. La Lex romana wisigothorum d’Alaric II, le Codex Euricianus, la « Gombette » de Gondebaud témoignent de cette continuité retravaillée.

L’épilogue ouvre alors une perspective de longue durée : la civilisation romaine excède la fin politique de l’Empire, et la rupture civilisationnelle se déplace au VIe siècle, avec la dépopulation et la peste dite de Justinien, sans annuler pour autant la rupture politique du Ve. Tel est le sens du sous-titre : les derniers feux de l’Occident romain dessinent un héritage qui se transforme en se transmettant. Tiphaine Moreau livre une synthèse qui s’écarte du manuel tout en assumant sa pédagogie ; elle retient la difficulté de son objet sans céder à l’effet de catastrophe. La préface lui prédit le destin d’un classique ; la clarté de la méthode et la fermeté de la démonstration rendent ce pari plausible.

Le livre tient donc toutes les promesses que sa préface laissait deviner : il pense la durée plutôt que l’effondrement, restitue à l’État romain tardif la cohérence d’un édifice habité, et signe l’une de ces synthèses qui réconcilient l’érudition avec le plaisir de comprendre.

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