0
100

Peut-on vivre sans les Humanités face aux crises ?

Caroline Fourgeaud-Laville, Humanités. Pouvons-nous vivre sans elles ? Éditions de l’Observatoire, 26/03/2026, 240 pages, 21€.

Helléniste de formation, auteure depuis 2022 de plusieurs manuels de grec ancien aux Belles Lettres (Eurêka, Grec ancien express) et fondatrice en 2017 de l’association Eurêka qui anime des ateliers périscolaires dans les écoles primaires françaises, Caroline Fourgeaud-Laville publie aujourd’hui un plaidoyer qui prend le contre-pied des oraisons funèbres. Le titre, Humanités, porte une double charge : celle des disciplines menacées et celle de ce qui, précisément, nous constitue comme humains. La question posée en sous-titre, “Pouvons-nous vivre sans elles ?“, se révèle moins rhétorique qu’il n’y paraît ; c’est une enquête en actes, conduite par une femme de terrain dont la conviction, nourrie d’années de pratique au contact des enfants et des textes, finit par emporter le lecteur avec elle.

Ce que les flammes n'ont pas pris

Tout commence par une scène d’école, deux tilleuls, un ballon et une femme qui déroule une carte de la Méditerranée sous les yeux d’enfants stupéfaits. L’image est humble, délibérément modeste ; elle est aussi programmatique. Caroline Fourgeaud-Laville construit son argumentaire depuis ce terrain (les cours de récréation, l’enfant qui apprend à se battre et à se réconcilier, chaque élève envisagé comme un “honnête homme” en devenir) plutôt que depuis les chaires où se tiennent ordinairement ces débats.

L’ouvrage s’ouvre sur une remontée aux sources qui ne verse jamais dans la nostalgie. Les Grecs du Ve siècle avant notre ère n’y sont pas des saints de marbre : Eschyle et Sophocle furent des guerriers. “Ont-ils donné la mort ?“, demande l’auteure, posant la question comme une mise en garde contre l’humanisme lénifiant qu’on prête à tort aux Antiques. Socrate a traversé deux tyrannies avant d’être condamné au poison. Ce sont ces hommes “trop humains” qui ont produit les textes fondateurs ; leur pensée vaut précisément parce qu’elle est née dans la chair de l’épreuve.

Vient ensuite le récit de la transmission, l’un des passages les plus vivants du livre. Comment 2,5 % de ce qui fut écrit en grec ancien a-t-il survécu aux guerres, aux autodafés, aux choix des bibliothécaires d’Alexandrie ? La réponse convoque des figures souvent ignorées. Bessarion, théologien byzantin, était arrivé en Italie avant la chute de Constantinople pour tenter un rapprochement des deux Églises ; il légua ensuite près de cinq cents textes à la Bibliothèque Marciana de Venise. Alde Manuce, l’imprimeur obsessionnel, imposait une amende à quiconque s’exprimait dans son atelier dans une autre langue que le grec. Des moines copistes, des savants arabes de Bagdad à Grenade : autant de relais d’une chaîne que nul ne planifiait et qui pourtant tint. L’admiration de Caroline Fourgeaud-Laville pour ces passeurs discrets est contagieuse, et son récit leur rend une juste visibilité.

La troisième partie de ce premier mouvement traite de la “mort annoncée” des humanités avec une ironie tranquille. Les chiffres sont accablants (moins de 1 % des lycéens français étudient aujourd’hui le grec ancien), mais l’auteure refuse la posture de Cassandre. Elle cite Léon Blum qui alertait dès 1926 ; pointe la réforme de 1975 qui bascula les langues anciennes en options facultatives ; observe, piquante, que les humanités “aiguisent des esprits qu’elles rendent moins manipulables“, ce qui n’a jamais rendu service aux pouvoirs en place. La démocratie s’est inventée en grec, rappelle-t-elle : Clemenceau, Blum, Jaurès, tous formés à l’école d’Athènes, le savaient mieux que personne.

La bombe à retardement

Le cœur intellectuel du livre se trouve dans cette deuxième partie, où Caroline Fourgeaud-Laville quitte l’histoire pour interroger ce que le grec fait, physiologiquement, à ceux qui l’apprennent. L’argument s’appuie sur des données précises : une étude publiée en 2017 dans le Journal of Cognitive Neuroscience a démontré que l’apprentissage de l’alphabet grec engendrait des modifications fonctionnelles dans les régions occipito-temporales ventrales. Des travaux menés sur des enfants souffrant de troubles de l’attention montrent des progrès mesurables après deux heures de grec par semaine. Kate Chanock, chercheuse australienne, a documenté le cas d’un adulte dyslexique dont les compétences s’améliorèrent sensiblement après une initiation au grec ancien. L’auteure note avec franchise que si nous oubliions le grec et le latin, “l’IA serait une extraordinaire roue de secours” ; mais nos intelligences naturelles y perdraient en efficacité. Le diagnostic est lucide.

Pourquoi le grec plutôt qu’une autre langue étrangère ? La réponse est structurelle : c’est une langue à cas, où la fonction des mots se voit dans leurs terminaisons, où l’ordre syntaxique obéit à une intention plutôt qu’à une règle. Apprendre à habiter cette liberté, c’est former une intelligence du contexte et une tolérance à l’ambiguïté que nos langues contemporaines n’entraînent pas de la même façon.

L’horizon s’élargit alors vers des domaines où l’on n’attend pas les humanités. Karl Marx, dont la thèse de doctorat portait sur Démocrite et Épicure, lisait Aristote assidûment ; la philosophe Martha Nussbaum a fondé sa théorie des capabilités sur l’eudaimonia aristotélicienne pour repenser les fondements de la justice sociale. Mais c’est avec Elon Musk que l’analyse prend une saveur particulièrement incisive. L’homme se déclare “humaniste” contre les “extinctionnistes” ; il se révèle fasciné par Lycurgue et lit Thucydide pour y décoder la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine. Connaître ses classiques, insiste Caroline Fourgeaud-Laville, permet de décoder le langage de nos contemporains, y compris, et peut-être surtout, quand ils s’en emparent de manière délibérément orientée. Le chapitre sur Musk est l’un des rares moments où l’auteure se permet une vraie réserve critique, et il est le plus stimulant du livre.

Vous pouvez le brûler maintenant

L’évidence cachée” : ainsi s’intitule la troisième partie du livre, et le titre dit tout. Le grec et le latin ne sont pas des langues mortes ; ils peuplent chaque phrase que nous prononçons, à chaque heure. Un “énergumène” vient du grec energoumenos, “possédé par le démon” ; la marque ASICS est l’acronyme du latin Anima sana in corpore sano ; les brins d’arrêt du porte-avions Charles de Gaulle s’appellent Athéna, Aphrodite et Andromède. Caroline Fourgeaud-Laville aligne ces démonstrations avec un plaisir manifeste ; elles suffisent à prouver que le débat sur l’utilité des langues anciennes repose sur un malentendu fondamental. Que reste-t-il à défendre, quand la chose est déjà là ?

Vient ensuite ce que le livre nomme “L’armure de la mémoire“, et c’est là que l’essai atteint sa plus grande densité. Les humanités ne sont pas seulement un ornement de l’esprit formé en temps de paix : elles ont été, matériellement, une ressource de résistance. Dans La Servante écarlate de Margaret Atwood, une inscription en latin de cuisine griffée à l’ongle dans une cellule, “Nolite te salopardes exterminorum“, porte d’abord une injonction : ne pas se laisser retrancher de la communauté humaine. La langue ancienne, réduite à un idiome de fortune, y garde intacte sa fonction première d’affirmation de soi contre la barbarie. Plus loin dans le livre, c’est Arthur Haulot, fondateur d’un festival de poésie à Liège, qui confie à l’auteure s’être récité des poèmes pour rester un homme dans un lieu où l’on avait voulu le réduire à un matricule. Viktor Frankl, revenu de quatre années d’internement, rappelle dans Découvrir un sens à sa vie combien la “forteresse de liberté inviolable” qu’est notre vie intérieure conditionne la survie physique elle-même. La ligne est directe, et Caroline Fourgeaud-Laville la trace sans emphase.

La question de la mémoire politique rejoint celle-là. Confier notre savoir aux seuls data centers, avertit l’auteure, c’est exposer notre culture à la censure d’un “geek autoritaire“. La guerre des données est une réalité stratégique ; “par cœur” n’est pas une simple expression, “c’est une vocation, une assurance-vie“. Apprendre les langues anciennes, c’est devenir soi-même le livre que l’on voulait ôter de nos mains.

Le débat de Princeton, où une rumeur fit croire que le grec et le latin allaient être bannis comme vecteurs de racisme, est démêlé avec méthode. Confondre la langue et la société qui la parlait revient à rejeter Thucydide parce qu’Athènes avait des esclaves. Les textes anciens “ne sont pas des modèles de bien-pensance, mais des outils pour bien penser” : la formule mérite qu’on s’y arrête, car elle concentre toute l’ambition de l’ouvrage.

Le livre s’achève sur un épilogue dont la simplicité est désarmante. Un élève de huit ans, Amir, qui a de la famille au Liban, s’inquiète pour les Phéniciens ayant “donné leur alphabet” aux Grecs : “il ne leur restait plus rien ?” L’enfant vient d’approcher, par une intuition candide et radicale, ce que Caroline Fourgeaud-Laville a voulu démontrer tout au long de l’ouvrage : la culture est un don qui ne dépossède pas. Un bien que l’on partage sans perdre. Cette scène finale possède la pudeur des vérités qui n’ont pas besoin d’être proclamées.

Caroline Fourgeaud-Laville accomplit ici dans cet ouvrage quelque chose d’assez rare : elle fait du grec ancien une langue urgente, non par nostalgie ni par injonction morale, mais par la force d’une curiosité qui n’a pas d’âge et d’une générosité intellectuelle qui, page après page, donne toujours et toujours envie d’apprendre…

Vous avez aimé cet article ?

Média indépendant et sans publicité, Mare Nostrum propose un accès libre à tous ses contenus. Seul son lectorat lui permet d’exister.
Une information exigeante a un coût : soutenez nous
(dons déductibles).

Pour contacter la rédaction – contact@marenostrum.pm

Et si, au cœur des années 1930, un écrivain majeur décidait de fuir le vacarme du monde pour se lancer à la poursuite d’un mythe millénaire, entre sable, silence et légende ?

Dans André Malraux et la Reine de Saba, Jean-Claude Perrier exhume une expédition oubliée : celle menée par Malraux en 1934 au Yémen, sur les traces d’une reine à la frontière du réel et du fabuleux. Ce récit, d’une grande finesse littéraire, mêle aventure, érudition et méditation sur le pouvoir des civilisations disparues. Plus qu’un simple voyage, c’est un cheminement intérieur que l’auteur retrace, révélant un Malraux habité, visionnaire, oscillant entre engagement et vertige métaphysique.

Un livre rare, à la fois dense et lumineux, où l’épopée se fait reflet d’une époque troublée et miroir d’une quête universelle.

À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE
Soutenez notre cause - Soutenez notre cause - Soutenez notre cause

Pour que vive la critique littéraire indépendante.

Nos articles vous inspirent ou vous éclairent ? C’est notre mission quotidienne. Mare Nostrum est un média associatif qui a fait un choix radical : un accès entièrement libre, sans paywall, et sans aucune publicité. Nous préservons un espace où la culture reste accessible à tous.

Cette liberté a un coût. Nous ne dépendons ni de revenus publicitaires ni de grands mécènes :
nous ne dépendons que de vous.

Pour continuer à vous offrir des analyses de qualité, votre soutien est crucial. Il n’y a pas de petit don : même une contribution modeste – l’équivalent d’un livre de poche – est l’assurance de notre avenir.

autres critiques
Days :
Hours :
Minutes :
Seconds