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Les Chemins de Joseph explore solitude, exil et secrets ruraux

Anne Guglielmetti, Les Chemins de Joseph, Buchet/Chastel, 05/03/26, 320 pages, 23€

ll y a dans ce roman une grange où le rebut devient refuge, une grand-mère aux cheveux blancs qui n’a pas cinquante ans, un médecin exilé d’Istanbul et un petit garçon roux qui détale à travers champs. Anne Guglielmetti orchestre ces présences avec une économie de moyens proche de la grâce. Sous l’apparente paix d’un vallon de campagne, une fêlure secrète travaille les destinées et met en branle une polyphonie d’une rare délicatesse.

Trois focalisations sous la suspension d’opaline

Le Jardi, ancien domaine agricole tombé à l’état de corps de ferme, abrite Mélanie Kholas, dite la Mémé, et Joseph, six ans, élevé par la Mémé dans une filiation longtemps tue ; une allée de robiniers en fleurs mène à la maison, un grand briard offre à l’enfant un refuge muet. Anne Guglielmetti construit son récit en chapitres alternés autour de trois focalisations principales : Wassim, médecin de campagne né à Istanbul, exilé d’une Turquie qu’il ne peut plus habiter, témoin attentif d’une France rurale qui se vide ; Joseph, dont la pensée erre entre grenier secret et cour de récréation ; Constance, jeune femme rentrée au pays après un drame intime. Un récit à la troisième personne circule souplement entre ces consciences, glisse entre première et troisième personne pour donner au médecin une voix intérieure intégrée au flux narratif, comme une mémoire qui ne cesse de se rouvrir. La romancière joue de cette circulation avec un sens aigu de la composition. Une scène se rouvre depuis un autre angle, une parole jetée dans un chapitre prend rétrospectivement sa charge dans le suivant ; les retours sur les mêmes lieux et les silences de la maisonnée font monter, sans presser, ce qui ne se dit pas. Le procédé tient debout par la justesse des notations, la précision sensorielle, la patience d’observation, l’art d’écouter le silence d’une cuisine. On s’incline devant la consommation effrénée d’eau de Javel d’une femme de ménage, devant l’ampoule qui brûle en plein jour dans une cuisine sombre comme un terrier, devant le poêle à bois logé dans la cheminée, devant l’odeur d’herbe coupée qui s’invite par la vitre baissée d’une voiture. Sous chaque visage, une absence ; sous chaque geste, un héritage qui n’a pas encore trouvé son nom.

Apprendre le monde par ses fractures

L’enfance, ici, se construit autant par ce qu’elle reçoit que par ce qu’elle découvre dans la cour de récréation et sur les chemins coupés à travers les pâturages. Anne Guglielmetti suit Joseph comme on suivrait un sismographe : la moquerie d’un vieux plumier ressorti d’une armoire pour la rentrée des classes, les insultes des fils d’une ferme voisine, la mort d’un chien aimé, la défiance instinctive envers une jeune femme inconnue arrivée une nuit dans la maisonnée. La romancière saisit avec une finesse rare la fragilité enfantine face à la brutalité du langage, lorsque certains mots se transforment en projectiles dont la trace persiste plus longtemps que les bleus du visage. À cette éducation par la blessure répond, en contrepoint, l’éducation par la rencontre. Constance, qui pousse son chariot de produits d’entretien dans l’éclairage cru d’un Hyper où s’activent les invisibles, noue une amitié muette avec une Marthe taciturne et un Michel énigmatique, compagnons de l’aube et du couchant ; et Wassim garde au cœur une Istanbul perdue, dont l’album d’autochromes posé près du plateau de cuivre, le coffret de bois de santal incrusté de nacre, l’arôme du thé à la menthe, le visage longtemps tu d’une femme aimée tracent en pointillé une autre carte que celle des départementales et des lotissements. L’horizon historique est présent, discret, juste : un écho pandémique surgit tardivement pour inscrire le roman dans le « monde d’après », les mensonges contemporains aggravent le désordre du monde, le dérèglement climatique grignote les paysages familiers, une France de zones commerciales et de fermes en déclin s’efface tandis qu’autre chose, par endroits, recommence. Le dernier mouvement prolonge ce motif de transmission sans jamais l’épuiser ; les chemins partagés par Wassim et Joseph donnent au roman sa ligne d’avenir.

On referme Les Chemins de Joseph avec la conviction qu’Anne Guglielmetti écrit pour faire entendre. Sa délicatesse se construit par la retenue, les retours de scène, les silences familiaux, les objets mémoriels qui veillent sur le récit ; un livre dont on sait, dès la dernière page tournée, qu’on le rouvrira un jour.

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