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Fracture(s), ou lorsque le mieux est l’ennemi d’un bien

Lidwine Van Lancker, Fracture(s), Éditions Livres agités, 22/08/2024, 224 pages, 19,50€

Livres Agités est une maison d’édition indépendante, dont la ligne consiste à publier des primo-romancières, et Lidwine Van Lancker, avec son roman “Fracture(s)”, est l’une de ces plumes inscrites aux rangs de ce très bel engagement éditorial.

Entre roman policier et roman d’initiation, Fracture(s) est une fable sociale qui fracture, littéralement, tant elle est faite de chocs violents issus de certains déterminismes, sociaux et économiques, lesquels forgent des imaginaires, spécifiques, fixent des manières d’être, d’agir, au point, dans le récit que nous propose l’autrice, de nouer des drames implacables.
Prolepse initiale, le premier chapitre plonge le lecteur dans une scène où vient d’avoir eu lieu un meurtre, scène où se trouve un adolescent prénommé Arthur, lequel observe et ressent, incrédule, sidéré, la mort sous ses yeux. Qui est mort ? qui a tué ? quel était le mobile ? Il va falloir pénétrer le passé, la trajectoire d’Arthur, son monde, ses rêves.

Le destin, à tromper

L’histoire commence. Elle est celle du destin de deux adolescents qui se rapprochent, mais que tout oppose. Et cette histoire est largement contée à travers la trajectoire existentielle d’Arthur, collégien de milieu modeste qui a grandi dans une famille monoparentale, et n’a jamais connu son père. Sa mère, Sabine, est un archétype de reproduction sociale — reproduction qui assigne puissamment l’individu : tout devra être compliqué, s’il s’agit de ne surtout pas se résigner à n’être qu’assigné. Figure de courage, Sabine est ainsi condamnée à tout conquérir, à tout construire, reconstruire, de haute lutte. D’autant que Sabine jeune, ce fut le supermarché ; le collègue embrassé sous le coup d’une impulsion devenant géniteur de circonstance, tout juste outillé pour disparaître, et disparaître vite, avec une autre.

Sabine n’a qu’un véritable amour : son fils Arthur, et un seul projet, briser le cercle de la reproduction sociale, en offrant à son enfant, au prix de tous les sacrifices au besoin, tout ce dont elle n’a pu bénéficier.

Arthur : quel mieux ?

C’est ainsi qu’Arthur fréquente le collègue privé de la ville, sis dans les quartiers résidentiels, supposé l’arracher à un environnement social et éducatif modeste qui aurait pu lui être trop défavorable. Vers l’âge de 6, 7 ans, Arthur avait d’ailleurs été inscrit, déjà, dans une école “sur les hauteurs de la ville“, parce que c’était “mieux“. Le lecteur, en accédant au vécu d’Arthur relativement à ces choix, découvre des prémices importantes, en cela qu’il peut imaginer que ceux-ci auront fondé la recherche permanente de ce garçon un peu timoré, travaillé par une vie intérieure intense, consistant à compter pour d’autres que lui, pour d’autres qui comptent. Le changement d’école primaire aura été le premier exil affectif d’un enfant, dont “le mieux” était le bain avec les copains et non un accès, froid, à un joli “cadre” de vie. Le désir impérieux d’être reconnu, accepté, est ce qu’Arthur cherchera à obtenir et à préserver, de façon quasi obsessionnelle, au collège.

Côme, artisan désigné d’une descente

Vient alors le temps de la rencontre avec Côme, ce collégien charismatique de bonne famille qui, contre toute attente du jeune homme, le remarquera, et l’adoptera. Vient un processus d’identification et de construction imaginaire d’Arthur, puissant. Le collégien, à travers son monde des idées où il crée ses personnages, qu’il tente de pratiquer ensuite, cherche à se fabriquer sa place en apprivoisant un réel fascinant et inquiétant dont il veut être à tout prix (“Côme ne l’a même pas invité (…). Il veut juste saisir leur conversation. Écouter quelques instants leur voix pour pouvoir s’en inspirer plus tard, au calme dans sa chambre.”).

Puis, ce sera l’image idéalisée de Chloë, la sœur de Côme, cristallisant des désirs inaccessibles. Côme, Chloé, leurs parents… : Arthur luttera pour conquérir une légitimité, un rôle, tentant d’invisibiliser les stigmates de sa condition sociale en une fuite en avant destructrice, pendant que l’incommunicabilité avec sa mère, propres aux affres de ce qu’il vit – propres à l’adolescence également -, le priveront de garde- fous qui l’auraient prémuni d’une descente, constante, inquiétante. Sa mère ne le comprend plus.

Habitus

Le retournement final de Fracture(s), tout à fait inattendu, est un nouveau tour de vis symbolique, mettant en jeu le résultat du mépris social, lorsqu’il n’est pas analysé par les protagonistes, mais émotionnellement vécu, incorporé. Celui-ci génère des peurs irrationnelles, et des comportements tragiques, en retour.

Fracture(s) est un roman de toutes les fragilités et dangers de l’adolescence ; un roman sur les stigmates de l’origine sociale ; sur l’illusion de l’élection de tel par tel, pleine et entière, sans arrière-pensées, dans le cadre de relations entre personnes de milieux sociaux très éloignés ; de la dépendance émotionnelle.

La structure qui porte l’intrigue du roman de Lidwine Van Lancker est très maîtrisée. Elle porte efficacement le lecteur. Le chapitre d’ouverture est une très belle réussite formelle, à l’esthétique ciselée. On pourra regretter que cela soit plus inégal ensuite de ce point de vue, sans que cela ne nuise à la progression de l’intrigue, efficace. Quelques clichés littéraires ici et là ; quelques portées réflexives de peu d’épaisseur, mais le tout reste touchant, et percutant. Tel pourra juger le roman de Lidwine Van Lancker très ou trop déterministe enfin, mais les ingrédients sont là pourtant, de ce qui détermine salement des trajectoires de vie, attestant, en ces domaines, que les marges de manœuvre sont toujours plus étroites que ce que « l’acteur tout-puissant » veut bien imaginer.

Un premier roman prometteur, à découvrir.

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