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Paris-Téhéran dévoile cinquante ans de mensonges français sur l’Iran

Emmanuel Razavi & Jean-Marie Montali, Paris-Téhéran. Le grand dévoilement, Éditions du Cerf, 05/03/2026, 240 pages, 19,90€

Ils achèvent leur livre au moment où les premières bombes tombent sur Téhéran. Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël lancent les opérations Epic Fury et Roaring Lion contre la République islamique d’Iran : une opération militaire conjointe consistant en des frappes aériennes ciblées, à quoi l’Iran répond par l’opération Promesse honnête 4, une vague de représailles massives à travers le Moyen-Orient. Que le livre paraisse dans le fracas même de la guerre qu’il annonçait n’est pas une coïncidence commode : c’est la confirmation, cinglante, de toute sa thèse. Emmanuel Razavi et Jean-Marie Montali ne sont pas des prophètes. Ils sont de ces journalistes rares qui ont eu le courage de dire, depuis des années, ce que beaucoup préféraient taire.

La naissance d’un mensonge

Tout commence avec un aveuglément collectif d’une ampleur que l’on peine encore à mesurer. En 1978-1979, une partie de l’intelligentsia française (Sartre, Foucault, Simone de Beauvoir, Serge July et quelques autres) se précipite à Neauphle-le-Château pour saluer en Khomeini le champion des opprimés. Le philosophe de la rue d’Ulm, transformé en apprenti-reporter pour le Corriere della Sera, multiplie les articles où les morts du Vendredi noir sont portés à « trois à quatre mille » sur la place Djaleh, alors que les estimations historiques les plus fiables situent le bilan entre soixante-quatre et quatre-vingt-sept victimes. Razavi et Montali citent précisément les déclarations publiques de l’ayatollah à Neauphle ; celui-ci promettait la liberté d’expression, la lutte contre la censure, et affirmait que « les femmes seront complètement libres ». Il suffisait de lire ses textes pour prendre la mesure du projet réel : dans son Tahrir al-Wasilah, rédigé entre 1964 et 1965, il prescrivait pour le liwat la décapitation à l’épée, le bûcher ou la lapidation, au choix du dirigeant. Ces textes existaient. Personne n’a pris la peine de les lire, pas plus q’en 1933 on avait lu Mein Kampf

Mohsen Sazegara, cofondateur des Gardiens de la révolution, aujourd’hui en exil aux États-Unis, le dit sans détour : Khomeini « avait eu recours à la ruse et à la tromperie » durant tout son séjour français. Le mensonge était assumé, calculé ; d’autres ont choisi de le relayer. Ce que les auteurs nomment avec précision « la double supercherie » : celle de l’imam menteur, et celle de ceux qui, par paresse, idéologie ou complaisance, ont propagé sa version des faits. Serge July n’hésitera pas à écrire dans Libération un article vantant le « chiito-socialisme des khomeynistes » ; quelques semaines plus tard, une fois le régime installé dans la terreur, c’est le mot « chiito-nationalisme » qui prend la relève dans les mêmes colonnes. La nuance terminologique importe peu : ce qui compte, c’est la révérence persistante devant un régime dont la brutalité était, dès l’origine, lisible.

La Perse avant les mollahs

Le deuxième mouvement du livre est une plongée dans l’histoire longue : la Perse millénaire, la relation biblique entre Perses et Juifs depuis Cyrus le Grand, la modernisation des Pahlavi, la révolution blanche de Mohammad Reza Shah. Razavi et Montali s’appuient sur Daryoush Shafa pour reconstituer ce que la propagande révolutionnaire a effacé : sous le Shah, l’espérance de vie est passée de quarante-cinq à cinquante-sept ans, le taux d’urbanisation a doublé, une classe moyenne est née. Ce n’est pas une absolution de la monarchie ; les auteurs n’occultent ni les prisonniers politiques ni la Savak, et s’appuient sur les travaux d’Ervand Abrahamian pour nuancer les chiffres que les révolutionnaires ont eux-mêmes parfois gonflés. C’est autre chose : un refus de l’amnésie sélective, la restitution d’une profondeur que le récit dominant avait confisquée.

Il faut noter ici ce que cette réhabilitation comporte de stratégique dans l’économie du livre. La mise en valeur de Cyrus, des Pahlavi et de la relation perse-juive sert à construire une contre-mémoire cohérente face au récit islamiste, mais elle tend parfois à idéaliser les régimes monarchiques avec une symétrie un peu trop commode. Les auteurs en sont conscients ; ils ne font pas du Shah un saint. Reste que le lecteur attentif mesurera l’écart entre la complexité réelle de la période 1941-1979 et la fluidité narrative du récit proposé.

Car pendant qu’on fabriquait le mythe de la révolution libératrice, le contexte géopolitique réel était soigneusement ignoré. Moscou infiltrait les syndicats et le parti communiste iranien ; les futurs Gardiens de la révolution s’entraînaient dans les camps palestiniens de la plaine de la Bekaa aux côtés de la Fraction armée rouge. Cette internationale du chaos, construite sous l’impulsion conjuguée d’Arafat et du KGB, irriguait le futur régime islamique de techniques de guérilla et de rhétorique anti-impérialiste. Le spécialiste du Moyen-Orient Michel Fayad, interrogé par les auteurs, parle à cet égard d’un « inconfort narratif » : reconnaître ces liens oblige à complexifier un récit que beaucoup préfèrent laisser intact. Il précise toutefois, avec rigueur, que le KGB n’a pas « créé » la révolution iranienne ; il s’agissait d’une convergence d’intérêts, d’une stratégie d’affaiblissement périphérique, non d’une manipulation centralisée.

Téhéran, hiver 2025-2026 : l’Iran brûle

Le livre bascule dans le présent avec une brutalité assumée. Depuis décembre 2025, le régime des mollahs massacre ses opposants à balles réelles dans les rues. La guerre de février 2026 intervient six semaines après cette répression violente de manifestations antigouvernementales, au cours desquelles des dizaines de milliers de civils ont été tués. Les auteurs documentent la mécanique du mensonge en temps réel : des slogans Mort à Khamenei traduits dans la presse française par « Iranien, crie et réclame tes droits » ; des vidéos non traduites ; des experts de plateau qui parlent des prix à la consommation pour éviter de nommer la dictature.

Razavi et Montali ont rencontré Reza Pahlavi, le fils du dernier Shah, qui leur a exposé un programme de transition démocratique et laïque. Mais le livre prend soin de ne pas réduire l’avenir de l’Iran à cette seule figure ; il donne aussi longuement la parole aux chefs des oppositions kurdes (Abdullah Mohtadi pour le Komala, Mustafa Hijri pour le PDKI), baloutches (Nasser Boladai), azerbaïdjanais, et à des figures de la société civile comme l’avocate Nasrin Sotoudeh. Tous rejettent l’idée d’une partition ou d’une guerre civile ; tous réclament des élections libres et une coalition démocratique. Ce pan du livre est celui que les médias français ont le moins relayé.

La mort de Khamenei dans les frappes du 28 février 2026 confirme ce que le préambule posait comme certitude : ce régime ne tenait que par la peur. Razavi et Montali ont écrit ce livre avant les bombes ; il se lit mieux après. L’Iran, rappellent-ils, n’est pas seulement le pays des mollahs et des slogans. C’est une terre millénaire de poésie et de quête spirituelle, un peuple dont la jeunesse éduquée et connectée crée en marge de la culture officielle, distribue des livres sous le manteau, récite des poèmes au vent comme des actes de résistance. La fracture entre ce régime pétrifié en 1979 et ce peuple-là n’est pas seulement politique ou générationnelle : elle est existentielle.

Paris-Téhéran est un livre de journalistes, pas un essai universitaire, et il assume pleinement ce que cela implique : la colère, l’urgence, le refus de la distance confortable. Sa sévérité envers la gauche française déborde parfois en généralisation ; sa fougue polémique peut par instants devancer la précision analytique. Ces réserves sont minces au regard de ce que le livre accomplit. Razavi et Montali ont produit l’un des réquisitoires les plus documentés et les plus nécessaires sur l’une des grandes faillites intellectuelles et morales de la presse occidentale. Ils restituent à l’Iran sa vérité confisquée, sa profondeur bafouée, son peuple effacé derrière quarante-sept ans de propagande complaisante. Que ce livre paraisse au moment précis où la République islamique s’effondre sous les bombes n’est pas un hasard de calendrier éditorial. C’est l’histoire qui rattrape ceux qui avaient choisi de regarder ailleurs.

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