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La littérature d’ameublement démonte les faux livres de notre époque

Mathieu Terence, La Littérature d’ameublement, Les Éditions du Cerf, 19/03/2026, 96 pages, 9,90 €

Mathieu Terence a coutume de dire qu’il a publié plus de livres qu’il n’a de lecteurs. C’est lui qui le dit, avec cette franchise un peu narquoise qui traverse toute son œuvre, du Journal d’un cœur sec récompensé par le prix François-Mauriac jusqu’aux romans publiés chez Grasset. Dans La Littérature d’ameublement, Mathieu Terence nomme le phénomène qu’il avait pressenti dès Présence d’esprit (2010) : l’usurpation complète de la littérature par son ersatz industriel. Ce qu’on tient entre les mains n’est pas seulement un essai de théorie littéraire ; c’est une charge tous azimuts, menée avec une jouissance polémique assumée, contre tout ce qui prospère sous le nom usurpé de littérature.

Du libraire de Diderot au « livreur » Uber Eats

La généalogie que Mathieu Terence construit en ouverture refuse tout catastrophisme nostalgique. Depuis la lettre de Diderot à son libraire jusqu’à Balzac cartographiant les coulisses de la gloire dans Les Illusions perdues, les liaisons consanguines entre éditeurs et journalistes ont toujours existé ; leur arrangement date d’avant l’avènement du marketing. Mais quelque chose s’est emballé. Julien Gracq, dans La Littérature à l’estomac, avait repéré l’étape suivante : l’écrivain contraint au vedettariat, l’idéologie se glissant sous les couvertures au détriment de la foi en la littérature. Mathieu Terence, lui, observe le saut qualitatif que les bonds quantitatifs de la surproduction ont fini par produire. La « République des Lettres » s’est convertie en comité d’entreprise ; le roman, en variable d’ajustement.

Le concept de « littérature d’ameublement » –  clin d’œil à Erik Satie qui distinguait musique d’usage et musique d’art –  désigne ce biotope apparu dans les années 1980 entre la vraie littérature et le best-seller classique. Ouvrages design pour table basse, calibrés entre 100 000 et 340 000 signes, produits tous les deux ans, pensés pour le pitch avant d’être écrits. L’autofiction en fut la tête de pont, rappelle Mathieu Terence : née d’un « immense inventeur langagier », Doubrovsky, elle devint très vite « l’autobiographie sans vie et sans écriture », puis se démultiplia en sujets de société, en témoignages victimaires, en feel good books chic. Un livreur n’est pas un imposteur qui se prendrait pour un autre ; il n’y pense même pas. C’est précisément ce que Mathieu Terence trouve le plus glaçant dans l’affaire.

L’écosystème du faux : de la chaîne de production au lecteur conditionné

La description du système médiatico-éditorial alterne le mordant de la satire et la rigueur de l’analyse économique. Au sommet, les grands groupes qui possèdent à la fois les maisons d’édition et les médias qui les couvrent. Au milieu, les « journalistes-livres », successeurs déclassés des critiques littéraires, dont les adjectifs à tout faire – « Incontournable », « Bouleversant », « Pudique » –   forment une langue d’éléments de langage que Mathieu Terence juge apte à un jour se mettre en grève. Les libraires eux-mêmes ne sont pas épargnés : sans légitimité pour accorder ou refuser le label « littérature », ils participent du dispositif qui fait prendre les bouquins pour des livres. Plus bas encore, les bookstagrammeurs ont hérité de l’influence perdue par la presse ; l’Entreprise Éditoriale s’en félicite, puisqu’ils permettent la promotion express sans le détour embarrassant par un jugement littéraire.

La charge atteint son acuité maximale quand Mathieu Terence décrit le livreur lui-même : son compte Instagram farci de selfies et d’annonces, ses salons du livre, ses « masterclass », son branding minutieusement cultivé, jusqu’aux « sensitive readers » qui inspectent les textes avant parution pour s’assurer qu’ils n’offensent rien ni personne. Le marketing a même segmenté la clientèle avec une précision que l’auteur restitue sans ménagement : la cible principale de lénouveautés est, écrit-il, « F., la quarantaine fringante, bonne situation, deux enfants, cherche roman bonne situation, ayant du cœur, aimant faire rire ou émouvoir pour qu’il lui parle d’elle. » Le self-help complète le tableau, rayon où se réalisent les vraies marges, tandis que la « culture » sert de couverture morale à l’ensemble : nobles principes au-dessus, business dessous, le tout tenu ensemble par ce que Mathieu Terence appelle « la moraline » qui lubrifie les rouages.

C’est par l’achat, conclut-il, que le client s’identifie au livreur, non par la lecture. « Pavlov le Black Friday. » Le lectorat, dans les pages les plus dures de l’essai, est décrit comme une population qui lit avec la partie du cerveau « avec laquelle elle ne proteste pas quand on l’aliène » ; celle avec laquelle on dénoncera son voisin si celui-ci incommode. Le diagnostic est sévère, délibérément provocateur par endroits ; il n’empêche que la mécanique décrite sonne juste, et que rares sont ceux qui la nomment avec cette netteté-là.

Le maquis de l’esprit

Ce qui surgit dans les derniers blocs de l’essai –  car le livre avance par fragments numérotés, non par parties officiellement séparées – est à la fois un autoportrait et une profession de foi. Mathieu Terence pose sa définition de la littérature : « Une vision du monde et de la vie avec une langue pour l’exprimer et l’engendrer tout à la fois » ; un hermaphrodisme de l’écrit où idée et style sont consubstantiels. Rimbaud : « Vérité dans une âme et un corps. » Cette définition n’a rien d’une posture ; elle informe toute l’œuvre de l’auteur, romans et essais confondus, et donne rétrospectivement à l’attaque sa cohérence.

Récompensé à vingt-cinq ans, Mathieu Terence a délibérément choisi d’être méconnu plutôt que reconnu. Son raisonnement, exposé sans fausse pudeur : tout ce que l’époque promeut est voué à disparaître rapidement ; prendre la tangente opposée rapproche du vrai et du pérenne. Stendhal avait posé le principe avant lui : « Je n’écris que pour cent lecteurs, et de ces êtres malheureux, aimables, charmants, point hypocrites, point moraux, auxquels je voudrais plaire ; j’en connais à peine un ou deux. »

La littérature n’a pas disparu, soutient Mathieu Terence : elle est passée underground, non par choix militant mais par élimination. Dans les carnets, les opuscules à compte d’auteur, certains blogs, une société secrète de fervents dissidents se constitue autour de ce qui échappe aux nouveautés. L’intelligence artificielle ? L’essai l’accueille avec malice : les livreurs formatés sujet-verbe-complément sont les premiers candidats au remplacement par logiciel. « Les livreurs écrivent n’importe quoi sur quelque chose, un écrivain écrit quelque chose sur n’importe quoi. On ne remplace pas le contraire de l’interchangeable. »

On lira La Littérature d’ameublement comme on lit les grands pamphlets : avec la satisfaction, un peu coupable, de voir nommé ce que l’on savait confusément, dans une langue qui prouve à chaque page, par son mouvement même, ce qu’elle s’emploie à défendre par le raisonnement.

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