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Habibi Beyrouth : retour au Liban entre mémoire, exil et identité

Manal Salamé, Habibi Beyrouth, Éditions La Tribu, 04/03/26, 320 pages, 21€

À la sortie de l’avion, une bouffée de kérosène mêlée d’une moiteur iodée. “Puis la vie reprend là où vous l’avez laissée, hier ou il y a quarante ans.” Manal Salamé ouvre Habibi Beyrouth sur cette certitude charnelle : Beyrouth se reconnaît les yeux fermés, par la peau seule. Amal, libano-française, rentre au pays après dix-sept ans d’absence pour y obtenir une pièce d’identité. Prévu pour une semaine, le séjour s’étire à plus d’un mois, puis trouve son prolongement quatre ans plus tard dans une exposition.

"Là où vous l'avez laissée"

Beyrouth, fin août 2021. Le silo à grains éventré du port se découpe encore contre le ciel ; treize mois ont passé depuis la double explosion du 4 août 2020, et la convalescence reste partout suspendue. La crise mord chaque retrait bancaire : les Libanais ne peuvent récupérer que l’équivalent de deux cents dollars par semaine en livres, au taux fixe imposé par les banques, sept fois plus bas que celui du marché. Sur l’avenue qui mène à l’aéroport, une banderole noire porte le portrait du général Soleimani, et le nom de Khomeiny s’est substitué à celui de la rue. C’est dans ce paysage que débarque Amal, sac à dos et deux appareils photo. Les odeurs, elles, demeurent : poussière, mazout, bougainvilliers, zaatar chaud. Le roman de Manal Salamé s’installe d’emblée dans cette tension entre ce qui dure et ce qui s’est défait ; il prend le parti de les regarder ensemble, sans hiérarchie.

Le retour tient à plusieurs causes nouées ensemble. Amal vient de quitter son travail, son compagnon a claqué la porte au milieu de la nuit, et la décision tombe un matin parisien, en mangeant à la cuillère un pot de beurre de cacahuètes : “Demain, tu rentres au Liban.” Plus tard, devant Tino qui la cuisine, elle dira l’avoir comprise autrement : un matin, elle a rêvé qu’elle ne parlait plus l’arabe.

Le 4 août 2020 traverse le roman comme une onde qui poursuit sa propagation. Amal était à Paris ce soir-là, sortant du cinéma, smartphone en main quand le hangar n°12 du port a explosé à un kilomètre à vol d’oiseau de l’appartement où vivaient ses parents, sa sœur et sa nièce. “La distance est une loupe grossissante. Pointez-la sur un drame et voyez comme elle l’amplifie, le contorsionne.” Au-delà de l’explosion elle-même, c’est l’écart qu’elle creuse entre la sidération parisienne et le sang-froid maternel (“De toute façon, qu’est-ce que t’aurais pu faire ? De loin, on peut rien faire.”) qui prépare le retour. Une faille s’y est ouverte, qu’aucun appel WhatsApp ne refermera.

"Il ne faut pas sortir des cases"

La pièce d’identité qu’Amal vient officiellement chercher l’expose très vite à la machinerie d’un système qu’elle a toujours fui. Le moukhtar du quartier, ses dossiers, ses petits arrangements ; Zeidan, le photographe d’à côté, qui gomme rides et resserre narines avec la bonhomie d’un restaurateur de tableaux ; et, dans une mairie du Sud, une fonctionnaire au khôl bleu qui dispose le portrait du chef du Hezbollah sur son bureau comme un cliché d’identité supplémentaire. Au moment où Amal rate l’empreinte de son auriculaire, on lui rend le formulaire avec une injonction qui dit toute l’épure du livre : “Il ne faut pas sortir des cases !”

Manal Salamé cartographie l’architecture confessionnelle du Liban avec une attention documentaire et une économie de moyens remarquable. Le Pacte national hérité du recensement de 1932, la filiation paternelle qui détermine le district d’état civil et, par ricochet, le camp politique, les transferts de registre que les notables locaux savent freiner ou accélérer selon leurs alliances : autant de structures invisibles que le roman rend sensibles par le détail concret plutôt que par l’exposé. La scène de l’inscription universitaire, où la jeune Amal découvre devant un formulaire qu’elle est censée appartenir à une confession dont elle n’a jamais entendu nommer le mot sous le toit familial, saisit l’essentiel : l’identité confessionnelle est affaire d’héritage, parfois de silence, souvent de blessure ancienne. Manal Salamé expose les raisons du silence paternel et leur laisse leur poids.

Les flashbacks d’enfance au village de Doueir, dans la maison des grands-parents paternels avec ses bougainvilliers et son figuier qui soulève la dalle de béton, tracent le contrepoint lumineux de ce tableau politique. L’enfant de neuf ans qui court sur le balcon d’un appartement d’Aramoun, ignorante que les hommes en uniforme vert sont des agents des renseignements syriens y faisant leurs quartiers, appartient à la tradition du récit d’initiation où l’incompréhension du regard juvénile ouvre, mieux que toute analyse, à l’absurdité du monde adulte.

"Ce truc de faire des valises un matin"

Autour d’Amal, Manal Salamé dispose un quatuor finement contrasté qui tient le roman à distance du soliloque. Tino, l’ancien amant retrouvé, déborde sa fonction de souvenir : il porte la ligne de fracture entre une bourgeoisie chrétienne préservée et une classe moyenne en lente désagrégation, et son apparente tiédeur politique se révèle plus complexe qu’Amal ne l’imaginait. Joumana, retrouvée dans son duplex bourgeois d’Achrafieh, vit selon le calque de stratégie qu’elle exposait à vingt ans : mariage, maternité, divorce, et la passion pour l’art contemporain comme oxygène sans contrepartie. Salma, surtout, irrigue le récit : médiatrice du clan, gardienne de la mémoire, c’est par elle que circulent les révélations qu’Amal n’aurait jamais sollicitées seule.

L’une de ces révélations, racontée dans un taxi qui rentre du Sud, ouvre soudain le roman à une profondeur généalogique. Mathilda et Chafika, deux sœurs maronites parties en 1920 de leur village du Sud, baluchon sur le dos. L’une finira convertie au chiisme en épousant un cireur de chaussures de Beyrouth, et changera de prénom ; l’autre disparaîtra en Égypte, retrouvée par un fils inconnu quarante-quatre ans plus tard, peu avant de mourir loin de sa langue. “Ce truc de faire ses valises un matin et partir sans se retourner… C’est dans nos gènes, tu crois ?” La question ne reçoit pas de réponse nette ; elle résonne d’autant plus qu’elle traverse plusieurs générations : l’exil et le changement de nom relèvent ici d’une mémoire antérieure à chaque exilé.

C’est précisément à cet écho intime qu’Amal s’affronte, sur ce qu’elle-même a fait à Paris, lorsque la naturalisation française lui a offert une case à cocher. Manal Salamé tient à distance procès comme absolution ; elle laisse au geste sa double charge, libération et trahison, sans départager. Le roman pousse plus loin que le retour : un dernier saut nous porte à Paris, le 7 octobre 2025, où Amal sort d’une conférence sur le Liban pour rejoindre le vernissage de sa première grande exposition photographique dans l’une des galeries d’art les plus courues de Paris. Sur la couverture du catalogue qu’elle serre contre elle, en lettres blanches, le titre boucle le livre : Habibi Beyrouth. Ce dernier déplacement confirme que Manal Salamé a écrit le récit d’une réconciliation lente avec une langue, une ville, un regard, et qu’elle l’amène, avec une précision d’écriture qui donne au retour une force vécue, jusqu’à trouver l’endroit, juste, depuis lequel photographier.

Manal Salamé fait de son premier roman un objectif patiemment réglé sur la juste distance : Habibi Beyrouth tient ouverte, le temps de la lecture, la chambre noire où une libano-française apprend à se voir.

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