Maria Foldes, La Promenade, Traduit du hongrois (Transylvanie) par Catherine Fay. Préface d’Agnes Foldes Lev. Éditions des Syrtes, 06/03/2026, 168 pages, 17€.
Mai 1960, Cluj. Une femme franchit la grande porte de fer du service de psychiatrie et reçoit une étrange consigne médicale : marcher, longuement, avant de regagner son logement. Sur quelques rues de Transylvanie communiste s’engouffre alors la moitié d’un siècle européen, l’enfance dorée d’Arad, les religieuses françaises, Auschwitz, Plaszow, l’inflation roumaine d’après-guerre. Cinquante-deux ans après sa parution à Bucarest, le roman de Maria Foldes (1925-1976) arrive en Français dans la traduction de Catherine Fay.
Le dispositif tient à un seul fil. Une promenade thérapeutique, prescrite par « Yeux-Bleus », la psychiatre aux iris pâles à qui la narratrice doit la vie. Tout le reste appartient au flux. Remous de la conscience aux carrefours, surgissement d’un visage entrevu : la voix de la mère revient toujours (« L’enfant ! Mon Dieu ! L’enfant ! ») dès qu’un signe de maternité, de peur ou de mort enfantine traverse la promenade. Agnes Foldes Lev, fille de l’écrivaine, signe une préface où elle situe la justesse du procédé : « la maladie n’est qu’une licence poétique, une occasion d’édifier une forme bien ordonnée des pensées et des sentiments ». Hantée toute sa vie par la question de la mort et de la survie, Maria Foldes trouve ici le cadre exact d’une parole longtemps tenue par la peur. Chaque rue de Cluj ouvre un tiroir ; chaque visage convoque un fantôme de Silésie ou une silhouette d’Arad. Le roman avance par cellules de mémoire, et l’on comprend vite que cette apparente absence de plan tient à une dramaturge confirmée.
Un opérette dans la neige
Au cœur du livre, un long épisode se déroule sur les champs de neige de Silésie. Dix-huit kilomètres aller, dix-huit retour, sabots de bois sous lesquels la neige s’agglutine en tour, et l’aboiement du SS hongrois Gyuri qui crie « Salopes, chiennes, bande de truies » parce que, dit-il, « c’est ce qu’on nous apprend à l’école des SS ». Une jeune femme en longue robe du soir blanche, distribuée lors d’une remise de vêtements, est emportée par le vent une nuit ; les détenues attendent à genoux dans la neige fraîche qu’on la retrouve, parce qu’au comptage du soir le nombre doit correspondre au nombre du matin. Maria Foldes raconte ces scènes avec une grande tenue, parfois avec cette drôlerie noire que l’avant-propos associe à « Marica », diminutif de Maria sous lequel sa fille et Ana Novac désignent l’écrivaine elle-même : c’est elle, selon le témoignage rapporté par Ana, qui allait à la rampe au-devant des nouveaux déportés et détournait leur angoisse par des parodies d’opérette. « Il se peut que cette histoire ne soit pas vraie mais, ce qui est sûr, c’est qu’elle aurait pu se produire. » Voilà la grammaire d’un humour qui circule, intact, dans tout le roman.
Le bouillon des voisines
La sortie de l’asile compose l’autre versant du récit. Maria Foldes documente la Roumanie communiste avec une acuité que sa formation théâtrale aiguise sans cesse. La queue dans la neige fondue pour vingt grammes de sucre par tête durant l’inflation de 1947 : cette dernière y avance enceinte, ses chaussures aux semelles trouées ; dans un tiroir plus reculé, la chapelière essaie le voile de deuil sur la tête de la mère pendant que le père agonise, vivant et chantant dans la chambre voisine. Cette mémoire dialogue avec celle de la baraque, où une jeune Italienne agonisait dans l’infirmerie et où sa mère, après la mort, recouvrait Maria et son amie de la couverture encore tiède. À la sortie de la clinique, ce sont les voisines de palier qui apportent du bouillon de viande sans demander les symptômes de la schizophrénie : « elles ont soigné des malades, elles ont enterré des morts ». L’auteure orchestre ce tressage de l’extrême et de l’ordinaire avec une autorité tranquille.
Maria Foldes met fin à ses jours le 18 décembre 1976, deux ans après la parution de La Promenade à Bucarest et son émigration en Israël ; il faut lire ce livre court parce que peu de survivantes ont su laisser, en moins de cent cinquante pages, un texte qui tienne aussi entiers l’enfance dorée d’Arad et la robe blanche emportée par le vent, le bouillon des voisines et la rampe d’Auschwitz, et parce que sa langue, claire et drôle au cœur du désastre, garde vivante la possibilité même de raconter.