Momo Yamaguchi, Crush, Traduit du japonais par Mathilde Janin, Actes Sud, 13/05/2026, 336 pages, 22€
Pour son premier roman, qui se déroule à Tokyo, Momo Yamaguchi met en scène une héroïne, Mika et brosse un portrait de la société japonaise actuelle. Peu de personnages gravitent autour de Mika, et il(elle)s interviennent très peu directement, mais surtout à travers elle. Deux amies se succèdent dans le temps : Nana, jeune femme très glamour qu’elle admire parce qu’elle collectionne les hommes, et Mei, une informaticienne avec qui elle mélange les sentiments. Côté masculin, un américain-japonais captive son attention : Tai, et un britannico-japonais passe dans sa vie de façon évanescente : Georges, « Jojo ». Il y a aussi Plic Ploc, son collègue de travail préféré, qui émerge aux côtés de patrons et clients machistes.
Une jeune japonaise brillante, seule et solitaire…
Si Mika exprime un très grand attachement pour sa grand-mère, Obaachan, elle se confie très peu sur ses parents. Elle ne se trouve pas jolie, pourtant elle est très attachée à avoir un « look branché ». Derrière son extravagance vestimentaire et esthétique se cache une jeune femme discrète et effacée – « Je m’enfonce tranquillement dans l’ombre, c’est ce que je fais de mieux » -.
Depuis l’enfance, Mika se sent isolée des autres, transparente. Elle rencontre beaucoup de difficultés pour se sociabiliser. Elle se retrouve même quelque temps « sans amis, sans amants, sans travail ». Tout au long de l’ouvrage, l’auteur insiste sur la solitude générée par le célibat de son héroïne – les repas du soir seule, la difficulté à se faire des amis et à rencontrer un homme -, mais traite cet état avec légèreté, délicatesse et beaucoup humour. Cette solitude, d’ailleurs, est plutôt bien vécue et parfois recherchée.
Après avoir fait des études universitaires aux États-Unis, bilingue, Mika obtient différents postes de cadre supérieur dans des multinationales. Son milieu professionnel met en exergue des patrons machistes et/ou « insistants ». Elle est même victime d’attouchements. Elle souffre d’être traitée, malgré son grade, comme une « gestionnaire de service client, serveuse, artiste de cabaret, tout en un ». Le travail des femmes n’est pas bien accepté dans cette société où deux Japon (le traditionnel et le moderne) s’opposent encore. D’ailleurs, les attouchements sont aussi de rigueur dans le métro. Un temps soumise, elle finit par se rebeller contre cette pratique.
… en quête de l’Amour
L’ouvrage s’étale sur deux ans de la vie de Mika. Il commence alors qu’elle a « 24 ans, presque un quart de siècle, et vierge ». Cette virginité est une préoccupation importante dans la vie quotidienne de cette jeune femme. Elle cherche un homme partout : à son travail, dans des fêtes, sur des sites de rencontres.
Mika a une terrible et irrépressible envie d’aimer et d’être aimée, et pour elle, l’acte sexuel est indissociable de l’Amour. Elle a sa première expérience sexuelle avec l’homme dont elle est tombée amoureuse, son « crush », mais il ne lui apportera pas l’amour. Elle se résout alors à accepter d’être aimée, même si elle n’aime pas, et s’évertue à vivre ce qu’elle pense être « comme les hommes », c’est-à-dire en dissociant le sentiment de l’acte.
De nature très optimiste, idéaliste et jalouse, elle n’arrive pas à trouver d’équilibre dans ses relations. Parfois résignée ou en état de spleen, à d’autres moments passionnelle, elle aime les grands et longs échanges psychologiques sur l’Amour. Grande rêveuse, à l’imagination débordante, elle se perd souvent dans de multiples extrapolations lorsqu’elle est déçue. Enfin, Mika soliloque beaucoup et développe de nombreux fantasmes, notamment autour de la vengeance et de l’érotisme.
On découvre une jeune femme très fleur-bleue, pleine de romantisme : « Chaque fois que le téléphone vibre pour m’annoncer un nouveau texto et que mon écran s’illumine avec son nom, une dose de sérotonine monte directement à mon cœur. Ça doit être ça, l’amour ». Éduquée par les films porno, elle est devenue très savante en connaissances théoriques de la sexualité, elle pratique des « phone sex » et l’envoi de « nudes ».
Momo Yamaguchi est une fine observatrice qui s’attache à tout décrire dans les moindres détails. Avec son style jeune, enjoué, coquin et très agréable, parfois volontairement un peu cru, elle consacre de longues et belles descriptions aux paysages, à tous ses personnages, des descriptions sensuelles voir plus, qui n’occultent nullement la profondeur des sentiments.