0
100

Dans l’Inde des sages, la raison affronte les Écritures anciennes

Vincent Eltschinger et Isabelle Ratié, Qu’est-ce que la philosophie indienne ?, Gallimard, Folio essais, 19/01/2023, 560 pages, 13,90€

L’Inde multiplement religieuse…

Pour beaucoup, l’Inde évoque une religiosité profuse : civilisation baignée de spiritualité, avec mythologie tumultueuse, multitude de divinités, innombrables temples somptueux, statuaire exubérante aux bras nombreux, environnement tropical épais et humide ; le tout plongé dans une complexité quasiment indémêlable. L’imaginaire européen de l’Inde, est aussi associé à une langue, aux sonorités riches et flexibles, où domine la voyelle « a », dans un enchevêtrement de syllabes, si difficiles à différencier et ordonner, qu’il doit être imperméable aux dyslexiques. C’est loin, c’est très loin de nous, européens.

Pourtant, une parenté avec notre Europe se discerne précisément derrière cette langue même, le sanscrit : il a été désigné comme part d’une famille linguistique, où se trouvent, classées selon une arborescence généalogique bien cartographiée, les langues anatoliennes, grecques, romanes, celtiques, britanniques, germaniques, slaves, baltes, iraniennes… Il s’agit de la vaste famille dite « indo-européenne », qui irrigue l’occident, au nord des rivages de la Méditerranée, quand, sur ses rivages sud et est, se parlent les langues berbères, égyptiennes, et sémitiques (dont l’arabe, l’araméen, l’hébreu…)

En outre, une certaine mode orientalisante a semé chez les Européens un goût prononcé, bien que souvent superficiel, pour une série de vocables, comme veda, brahmanisme et hindouisme, bouddhisme, jaïnisme, vishnouisme, shivaisme, … et cent autres, issus d’une aussi inextricable forêt de mouvances religieuses, dont on ignore le plus souvent l’arborescence et les spécificités. Il est un peu snob, mais bien venu, dans les salons, ou les bistrots branchés, de citer tel ou tel vers d’une Upanishad ou de la Bhagavad-Gita. En général il se dégage de ces citations, sorties de leur contexte comme des fleurs coupées, une résonance philosophique.

Bref, la vie indienne de l’esprit fut longtemps perçue, en Europe et en Occident, comme un album enluminé, avec des images hautes en couleur, de princes et de servantes, d’ermites et de fakirs, de prêtres et de sages, auprès desquels s’étaient creusées des niches mentales où se réfugier, voire, c’est paradoxal, se dés-orienter. On y percevait vaguement de la sagesse et de vibrantes visions, qu’on baptisait volontiers aussi de « philosophie ». Mais les intellectuels de haut niveau ne donnaient aucun crédit réellement philosophique à cette pensée, riche, poétique, et de grande spiritualité, mais trop romantique, religieuse ou littéraire, pour rejoindre les corpus de la philosophie, grecque bien sûr, mais aussi allemande, anglaise, ou française, et les méthodes du raisonnement philosophique, discursif et inférant.

… est souvent contestée comme philosophe…

La philosophie, discipline ambitieuse, dans le format initial de la Grèce des 6° et 5° siècle avant notre ère, avait interrogé d’abord le principe des choses de l’univers. C’était dans la continuité des interrogations communes à toutes les sociétés primitives, auxquelles répondaient les édifices mythologiques, mais selon une méthode plus proche de l’entendement rationnel que de l’imagination poétique. Puis vint Socrate, qui s’intéressa plus à l’homme, et la société, puis Platon et Aristote qui élaborèrent des méthodes complémentaires avec expériences de pensée, observation de la nature, et raisonnement logique. Le déploiement du questionnement s’étendit alors pendant deux millénaires et demi, à l’ensemble des préoccupations et activités humaines, avec le souci de « clarifier » la pensée, de « catégoriser » les questions, de « proposer » des concepts, des modèles politiques, des idéologies.

Ce « corps de pensée », qualifié de philosophie, est souvent en concurrence, ou complémentarité, avec la religion ou la science. Leurs finalités sont fréquemment voisines, mais elles se distinguent radicalement par leurs méthodes : La religion déduit ses savoirs d’une révélation, qu’elle décline et ritualise. La science les tire d’observations et d’expérimentations, modélisées et mathématisées. La philosophie les déduit aussi d’observations, métabolisées en concepts, filtrés et appareillés par inférences rationnelles.

Les philosophes occidentaux des derniers siècles, n’avaient pas accordé le statut de philosophie aux pensées exprimées par les mouvements religieux indiens, ce que décrivent avec concision les auteurs comme « la relégation définitive de l’Inde du côté des sagesses pratiques, amputées de toute dimension discursive et argumentative » ! Le livre recensé ici dénonce cette erreur, démontre la substantialité authentiquement philosophique des penseurs hindous, et éclaire les conditions pratiques au cours desquelles a pu s’en développer l’expression. 

… et c’est au cours des joutes organisées entre religions antagonistes qu’elle l’est incontestablement devenue…

Les auteurs nous font voyager au sein de l’espace spirituel indien, dans la jungle entrelacée de ses quêtes métaphysiques et éthiques. C’est un voyage. Ce n’est ni un cours de philosophie, ni un cours sur les religions, ni un cours d’histoire, ni une pédagogie sur la pensée indienne, mais une reconstitution des situations concrètes qui ont conduit à ces élaborations. Un peu comme dans le beau livre de Fernand Pouillon « les pierres sauvages », qui n’est ni un cours d’architecture, ni une introduction aux courants du monachisme, mais la mise en situation, imaginée par l’auteur, des confrontations entre la prière et les pierres de l’abbaye du Thoronet, ou du chant grégorien emplissant avec justesse ses voûtes cintrées…

Il semble bien naturel que la pensée philosophique indienne, si elle existe vraiment, ne puisse qu’être issue de l’espace spirituel indien, incroyablement saturé de religion. Le décor du livre est donc la forêt de ces religions, nées des peuples du sous-continent, soit pendant l’antiquité du premier millénaire avant notre ère, soit au cours de son époque médiévale, pendant le millénaire qui suivit, le premier de notre ère. Il est donc nécessaire de se représenter cette forêt doctrinale religieuse, et de saisir sa diversité extrême, et ses antagonismes de tous ordres. Pour les unes il y a des dieux multiples, pour d’autres, un dieu unique, pour d’autres encore, aucun dieu. Pour les unes l’univers est moniste, pour les autres il est dualiste (la matière d’un côté, l’esprit de l’autre). Les unes structurent la société en castes étanches ; les autres prêchent l’égalité parfaite et l’absence totale de castes… Et chacune dispose de textes fondateurs, dont les racines se perdent, pour certaines, dans la nuit des temps, comme les Védas, quand les autres, sont précisément repérées par un prophète clairement identifié, comme le Bouddhisme avec Siddhartha Gautama au V° siècle avant JC, ou le Sikhisme avec Guru Nanak au XVI° siècle. Les unes recommandent l’ascèse et le monachisme, les autres la vie de famille et l’engagement dans le monde… Bref un intense maquis de contradictions.

Le voyage est une excursion dans cette jungle, avec arrêt dans certaines clairières, où se sont déroulées de véritables joutes intellectuelles, évènements dont la réalité est avérée. La thèse des auteurs est simple et convaincante : ils considèrent que, de ces antagonismes frontaux entre courants, naquit, par déchirure, un nouvel espace de pensée. Pourquoi ? Parce que les preuves scripturaires (textes fondateurs) de chaque mouvance étant, par définition, non reconnus par les autres, un effort considérable fut engagé par les polémistes pour trouver d’autres cheminements, argumentatifs, esquisses des méthodes proprement philosophiques, avec introduction de la logique et des processus déductifs.

… comme le démontre la longue liste des registres philosophiques visités…

Chaque clairière dans le livre concerne une grande problématique philosophique.

Dans le registre plutôt métaphysique on trouve, par exemple, les interrogations sur : a. le « soi », les fondements de l’identité d’un être, ce qui reste invariant au fil du temps, ou après la mort (samsara) ; b. le « non soi », reste du monde, animaux, plantes, minéraux, environnement, cosmos, univers, et… l’ « autrui » ; c. l’existence et la nature d’un « Dieu », créateur, organisateur, justicier… l’ « espace », le « temps »…

Dans le registre plutôt épistémologique on trouve, les interrogations sur la connaissance, la vérité, le langage, et l’immense chantier médiéval des universaux.

Dans le registre plutôt éthique se situe une belle clairière où s’élaborent les contrepoints aux quêtes religieuses du salut qui libère des souffrances terrestres.

À chaque clairière étape, les auteurs montrent comment se sont élaborés des discours indiens, authentiquement philosophiques au sens actuel et professionnel du terme.

On peut être fasciné, comme je le suis, du fait qu’il est possible de mettre en correspondance pertinente de sens et de forme, des textes indiens et des écrits de grands penseurs occidentaux, philosophes (les auteurs citent Aristote, et Quine), voire de grands scientifiques (je pense à Einstein ou Schrödinger…), de grands mathématiciens ou psychanalystes occidentaux (je pense à Grothendieck ou Lacan).

Pour autant, les auteurs prennent le soin de moduler l’émerveillement de ces correspondances, en soulignant la difficulté de « circonscrire et d’interpréter le phénomène intellectuel et social qui les a engendrés [ ] de façon à faire droit aux spécificités historiques et structurelles de cette philosophie ».

Conclusion

Voilà un ouvrage magnifique, où l’on apprend beaucoup de l’humanité, et des conditions sociales d’élaboration de ses constructions intellectuelles. Son érudition ne pèse pas, et s’efface devant la qualité de son écriture. Un bon complément, ou une autre raison d’entamer cette lecture, est de regarder l’enregistrement de la leçon inaugurale du Collège de France prononcée par Isabelle Ratié le 29 janvier 2026, pour présenter la chaire qui vient de lui être attribuée.

Vous avez aimé cet article ?

Média indépendant et sans publicité, Mare Nostrum propose un accès libre à tous ses contenus. Seul son lectorat lui permet d’exister.
Une information exigeante a un coût : soutenez nous
(dons déductibles).

Pour contacter la rédaction – contact@marenostrum.pm

Couverture de l'Odyssée du savoir. Tome 1

Et si l’humanité avait toujours préféré les grandes légendes à la vérité ?

Des grottes de Lascaux aux mystères de la Mésopotamie et de l’Égypte ancienne ; de Göbekli Tepe aux origines du christianisme : pourquoi notre cerveau invente-t-il des dieux, des Atlantes et des anciens astronautes plutôt que d’accepter le génie ordinaire des hommes ?

Parce que croire est plus facile que comprendre.

Ce premier tome de l’Odyssée du Savoir remonte aux racines de cette tension fondamentale entre connaissance authentique et fausses croyances. Un voyage de la préhistoire à l’Antiquité tardive, rigoureux et passionnant.

Derrière chaque légende, chaque mythe, il y a une vérité plus stupéfiante encore. Un livre qui change le regard sur tout ce que vous croyez savoir.

 

À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE
Soutenez notre cause - Soutenez notre cause - Soutenez notre cause

Pour que vive la critique littéraire indépendante.

Nos articles vous inspirent ou vous éclairent ? C’est notre mission quotidienne. Mare Nostrum est un média associatif qui a fait un choix radical : un accès entièrement libre, sans paywall, et sans aucune publicité. Nous préservons un espace où la culture reste accessible à tous.

Cette liberté a un coût. Nous ne dépendons ni de revenus publicitaires ni de grands mécènes :
nous ne dépendons que de vous.

Pour continuer à vous offrir des analyses de qualité, votre soutien est crucial. Il n’y a pas de petit don : même une contribution modeste – l’équivalent d’un livre de poche – est l’assurance de notre avenir.

autres critiques
Days :
Hours :
Minutes :
Seconds