Véronique Brindeau, Les Arbres de Nagasaki, Arléa, 05/03/26, 88 pages, 13€
Un écriteau, à leur pied, les désigne comme « victimes de la bombe ». Le reste tient du prodige discret : trente arbres répertoriés par la ville de Nagasaki à partir de 2017, dont vingt-sept survivent, brûlés le 9 août 1945 puis repartis. Véronique Brindeau en choisit quelques-uns et en fait autant de portraits, présences encore vivantes dans la ville reconstruite. De ce protocole administratif, elle tire un livre qui regarde la catastrophe par un angle où elle demeure soutenable : le vivant qui s’obstine.
L’autrice pose d’emblée la distinction qui structure tout. Ces camphriers, ce cycas, ce magnolia ne sont ni cénotaphes ni montres arrêtées sur l’heure de l’explosion ; ils croissent, ils muent. Le portique du sanctuaire Sannô, lui, fut démoli pour élargir une route, sort qu’aucun arbre de l’aire sacrée n’aurait subi. La traductrice du japonais qu’est Véronique Brindeau irrigue chaque portrait d’un savoir qui ne pèse jamais : le mot kare, qui ne sépare pas l’arbre mort de l’arbre dénudé par l’hiver ; le shari du bonsaïka, ce bois sciemment desséché dont le nom emprunte aux reliques du Bouddha. La langue devient elle aussi une archive vivante, à l’égal du cycas du temple Fukusai, témoin du Jurassique planté là par hasard d’Histoire.
Sa manière surprend par ses écarts. Le cycas du temple Fukusai la mène au pendule de Foucault altéré d’une crypte ; devant l’arbre sec de l’école Inasa surgit Tarkovski, arrosant un arbre mort dans Le Sacrifice ; le frêne de Shiroyama appelle les dioramas photographiés par Sugimoto Hiroshi, et c’est au pin miraculé du Tôhoku que se rattache l’alto que le prince héritier Naruhito tendit au public en 2013. Ces digressions pourraient diluer ; elles resserrent au contraire l’objet, car chacune revient à la matérialité blessée des arbres : fêlures, cavités, troncs étayés, écorces brûlées. Véronique Brindeau convoque Ôe Kenzaburô, Ibuse Masuji, le docteur Akizuki Tatsuichirô sans jamais déléguer son regard ; elle voit elle-même, et le dit : « tels que je les ai vus ». Voix d’arpenteuse avant d’être voix de commentaire.
Là tient le prix du livre. Jamais l’autrice ne cède aux « formules usées sur l’espoir de paix » qu’elle sait inscrites sur les panneaux. Elle nomme le « tourisme de la bombe », le triple bannissement des hibakusha, la lenteur de l’État japonais à les protéger, une mise au ban que Fukushima répétera. La contemplation, prévient-elle, demeure sans commune mesure avec les soixante-dix mille morts ; sa délicatesse n’atténue pas la violence historique, elle la rend plus perceptible. À mon sens, le dernier chapitre, élargi au « pin miraculé » du Tôhoku, desserre un peu l’étreinte de Nagasaki, comme si le motif cherchait à déborder son lit.
Demeure un texte d’une justesse peu commune, où la mémoire s’écrit non dans le marbre mais dans la sève, et qui restitue à la douleur sa part d’ombre mouvante ; à le refermer, on comprend que Véronique Brindeau a trouvé une forme particulièrement juste pour approcher ce qui demeure difficile à dire, et que ce mince volume mérite de prendre place parmi les essais français les plus singuliers consacrés à la mémoire d’Hiroshima, de Nagasaki et de leurs survivances.